
Cette vidéo montre une marche de la diaspora congolaise à Paris, pas à Moscou
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 28 février 2023 à 12:50
- Lecture : 8 min
- Par : Monique NGO MAYAG, AFP Sénégal
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Les manifestants marchent par vagues espacées au milieu d'un large boulevard, brandissant des drapeaux aux couleurs de la RDC, bleu avec une strie rouge bordée de jaune et une étoile de la même couleur. "Le sang qui coule, c'est le nôtre, et nous disons non", s'époumone une manifestante dans un mégaphone, apparaissant brièvement dans cette vidéo de presque trois minutes partagée sur Facebook.
Les slogans qu'ils scandent et les bannières qu'ils tiennent mêlent critiques adressées au président français Emmanuel Macron ("Macron complice !") et à la communauté internationale avec des appels à soutenir les Forces armées de la RDC (FARDC). A partir d'une trentaine de seconde, un groupe de manifestants en appelle au président russe, répétant "Poutine au secours".
Les internautes qui partagent ces vidéos croient savoir que ce regroupement a lieu "dans les rues du Kremlin, en Russie" pour solliciter l’intervention du président russe Vladimir Poutine dans l'est du pays, déchiré par les violences.

Cette vidéo circule alors que les régions minières du Nord-Kivu, de l'Ituri et du Sud-Kivu dans l’est de la RDC sont en proie aux violences de groupes armés depuis près de 30 ans. Kinshasa accuse le Rwanda de soutenir cette rébellion, ce qui est corroboré par des experts de l'ONU et plusieurs pays occidentaux, bien que Kigali démente. Or, la manifestation visible dans la vidéo virale n’a pas eu lieu en Russie, mais à Paris, et les slogans scandés quelques secondes au sujet de la Russie ne se reflètent dans aucun mot d'ordre officiel appelant Moscou à intervenir.
Manifestation "patriotique et pacifique" congolaise à Paris
Dans le coin inférieur droit de l'image, on aperçoit le logo du réseau social TikTok et un nom d'utilisateur, @pablitopablo312. On retrouve en effet sans peine la vidéo virale, à l'identique - bien qu'avec une dizaine de secondes supplémentaires -, sur le compte de cet utilisateur.

Dans les commentaires, l'auteur de la publication précise que l'événement s'est déroulé "à Bastille vers la place de la république", faisant référence à des lieux situés à Paris, en France. Dans une autre réponse à un internaute demandant quand s'est déroulé cette marche, il précise que la manifestation a eu lieu le 10 décembre 2022.

Plusieurs éléments dans la vidéo virale permettent de confirmer indépendamment que cette marche s'est bien déroulée à Paris : à 1 minute et 20 secondes, on lit l’inscription "28 boulangerie 28" sur l’une des enseignes qui bordent la rue dans laquelle défilent les manifestants.
Une recherche avec les mots-clés "Paris 28 Boulangerie 28" conduit à l'adresse de plusieurs boulangeries parisiennes, dont l'une d'entre elles correspond à la boulangerie de la vidéo, reconnaissable à sa couverture de terrasse beige, à sa devanture (en rouge) et aux éléments qui l'environnent - notamment un arbre au coin de la rue (en vert), le magasin à la devanture vert sombre en face (en rose) et un passage clouté face à l'établissement (en bleu). Il s’agit de la boulangerie Maison Landemaine située au 28 boulevard Beaumarchais.


Ensuite, en cherchant les mots "manifestation congolaise bastille paris" sur YouTube, on tombe par ailleurs sur une autre vidéo diffusée en direct sur cette plateforme lors de la même marche, selon son titre ("Marche de colère ce 10/12/22 à Paris Bastille"). Plusieurs éléments dans cette séquence permettent de confirmer que les images virales ont en réalité été prises lors d'une manifestation d'une coalition d'associations congolaises à Paris et non à Moscou, comme l'affirment les internautes.
Plusieurs slogans qu'on entend dans la vidéo virale se retrouvent dans le direct diffusé sur YouTube : à 25 minutes et 36 secondes, on entend par exemple la femme qui tient le mégaphone scander "Le sang qui coule, c'est le nôtre, et nous disons non à la balkanisation du Congo", exactement comme à la 25e seconde de la vidéo virale.
La foule entonne quelques secondes plus tard des chants appelant "Poutine au secours", pareillement à la vidéo que nous vérifions - ce qui fait d'ailleurs réagir la femme mentionnée précédemment. "Non non non non", entend-on dans le direct YouTube alors qu'elle secoue la tête, avant semble-t-il d'exprimer sa satisfaction ("voilà") en entendant la foule entonner un slogan visant Emmanuel Macron ("Macron assassin", "Macron complice").
Cette manifestation avait pour objet de dénoncer les violences dans l'est du pays et de réclamer un soutien plus prononcé des différentes puissances internationales en vue du retour de la paix dans le pays. C'est également ce que détaille l'Agence congolaise de presse (ACP) dans la dépêche qu'elle a consacrée à l'événement, publiée le 12 décembre.
"Nous avons réclamé à l’issue de la marche patriotique et pacifique de peuples congolais de diaspora France, le 10 décembre 2022 à Paris, auprès des institutions européennes et internationales, l’instauration de la paix et la cohésion sociale dans l’ensemble du pays RDC", a commenté Baugouin Koko Ngalieme, le président de l'association coordonnant la marche, "Tous ensemble Teke-Humbu", cité par l'ACP dans sa dépêche. Contacté, il n'a pas répondu aux sollicitations de l'AFP.
Ces mots d'ordre se reflètent dans les banderoles brandies par les manifestants. Sur la vidéo sur circule sur Facebook, dès 1 minute et 48 secondes on peut par exemple lire sur l'une d'entre elles : "Non à la balkanisation du Congo, non au silence de la communauté internationale, non aux terroristes du M23 soutenus par le Rwanda".

Cette banderole est siglée Conpaap - pour Coordination nationale pour la promotion et l'accompagnement des actions du président Tshisekedi, une assocation qui soutient le président congolais. L'AFP a contacté cette organisation sans obtenir de réponse. D'autres organisations et partis politiques ont participé à la marche, comme la Plateforme des associations congolaises de France (Pacof) - un homme se présentant comme son vice-président apparaît à 9 minutes et 55 secondes dans la vidéo diffusée en direct sur YouTube.
"Nous sommes là pour venir dénoncer la complicité de la communauté internationale qui finance l’agresseur au lieu de financer celui qui est agressé [...] C’est assez et assez. Le Congo a besoin de vivre dans la paix", explique-t-il dans cette séquence. On retrouve le même homme (quatrième en partant de la gauche) dans les communications du Pacof sur Facebook.
On aperçoit également, entre autres, des banderoles se réclamant d'Agissons pour la république, un parti politique fondé par un ministre actuellement en poste au sein du gouvernement congolais. D'autres vidéos de cette manifestation ont été publiées à l'époque sur Facebook et TikTok.
Aucun indice, qu'il s'agisse des slogans, des banderoles ou des prises de parole enregistrées notamment dans la vidéo en direct prise pendant la manifestation et diffusée sur YouTube n'indique qu'elle ait été spécialement consacrée à une demande d'intervention de Vladimir Poutine dans l'est du Congo, malgré les quelques manifestants appelant "Poutine au secours" pendant une poignée de secondes.
France 24 et Africa Check ont également vérifié cette vidéo virale.
Le M23 toujours à l'offensive
Le Kremlin, qui travaille à étendre sa sphère d'influence sur le continent africain, s’apprête à abriter un deuxième sommet économique Russie-Afrique après celui de 2019 auquel la RDC a pris part. La lutte contre le terrorisme et le maintien de la paix au Congo était d'ailleurs déjà mentionnés dans la déclaration publiée à l'issue de ce premier sommet.
Le conflit dans l'est du pays a également été mentionné le 27 février par le président français Emmanuel Macron dans son discours sur la nouvelle politique africaine de l'Hexagone.
La rébellion majoritairement tutsi du M23, restée en sommeil pendant près de dix ans, a repris les armes fin 2021 et s'est emparée depuis de vastes pans de territoire du Nord-Kivu, dans l'est du pays. Kinshasa accuse le Rwanda de la soutenir, ce qui a été corroboré par des experts de l'ONU, bien que Kigali s'en défende.
L'Est du pays est déstabilisé depuis près de trois décennies par la présence de dizaines de groupes armés locaux et étrangers qui se disputent souvent les ressources d'une région riche en minerais tels que l'or, le coltan ou l'étain, alors que le Rwanda est un minuscule Etat enclavé doté de peu de ressources naturelles.
Plusieurs initiatives diplomatiques ont été lancées, sans succès jusqu'à présent. Un mini-sommet organisé en novembre à Luanda avait notamment ordonné un retrait du M23 de ses positions, ce qui n'a pas eu lieu.
Le 17 février à Addis Abeba, les dirigeants d'Afrique de l'Est ont adopté un nouveau calendrier, prévoyant un "retrait de tous les groupes armés" d'ici le 30 mars.