L'autopalpation, un geste toujours recommandé pour la détection du cancer du sein

  • Cet article date de plus d'un an
  • Publié le 02 février 2023 à 13:24
  • Lecture : 8 min
  • Par : Monique NGO MAYAG
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Dans une vidéo partagée plus de 4.000 fois sur Facebook depuis octobre 2021 et réapparue de manière virale en janvier, un internaute camerounais qui se dit médecin déconseille énergiquement aux femmes l’autopalpation mammaire, jugeant cet examen "inutile". Certes, un débat divise la communauté médicale quant à sa pertinence pour le dépistage du cancer du sein, mais des spécialistes contactés par l'AFP soulignent que ce geste reste "essentiel" dans les pays aux systèmes de santé fragiles.

"L’autopalpation des seins ne sert à rien", affirme l’auteur de la vidéo virale où pendant plus de neuf 9 minutes, il incite son audience à le contacter pour "faire un dépistage du cancer du sein et du col de l'utérus". "L’autopalpation des seins ne sert à rien, il faut arrêter; surtout chez nous en Afrique, il faut arrêter", insiste-t-il d'une voix criarde, vêtu d’une blouse bleue. L'homme qui anime cette page Facebook dit s'appeler Raphaël Bogne, se présente comme un médecin généraliste exerçant au Cameroun et propose notamment des consultations à domicile. Préconisant plutôt un dépistage par mammographie ou échographie, il soutient aussi que la présence d'une boule au sein est le signe qu'il "se fait déjà tard".

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Capture d'écran d'une publication virale sur Facebook, réalisée le 30 janvier 2023

L'auto-examen, objet d'un débat non tranché

Le cancer du sein est "le plus courant" des cancers, avec plus de 2.2 millions de cas recensés en 2020 à travers le monde, selon des données récentes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). A ce titre, il est considéré comme un "problème de santé majeur". Au Cameroun, où cette vidéo a été largement partagée, le cancer du sein est le "premier type" de cancer recensé dans le pays où, "faute de prévention" et de "dépistage précoce", cette maladie "continue à coûter de nombreuses vies", selon l'Alliance internationale du vaccin Gavi.

D'ailleurs, bon nombre d'internautes croient au message diffusé sur Facebook, à en juger par le déferlement de remerciement adressés à son auteur.

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Capture d'écran de commentaires sous une publication virale sur Facebook, réalisée le 30 janvier 2023

Contrairement à ce que laisse croire l’auteur de la vidéo diffusée sur Facebook, le choix de la communauté scientifique n’est pas catégoriquement tranché en ce qui concerne l'autopalpation mammaire. Il existe en effet un débat entre ses défenseurs, qui la recommandent dans certains cas, et ceux qui la jugent obsolète, privilégiant le dépistage des tumeurs cancéreuses effectué par imagerie médicale, en l'occurrence la mammographie.

Le Pr Jean-Yves Meuwly, radiologiste, et deux autres spécialistes suisses impliqués dans la prise en charge des malades du cancer du sein ont publié, en 2012, une étude qui conclut que "l’autopalpation n’est pas reconnue comme moyen de dépistage". Contacté par l’AFP le 30 janvier 2023, le Pr Meuwly réitère ce propos et explique que "l’’autopalpation présente toujours le grand risque de découvrir des anomalies (ou pseudo-anomalies) non significatives, avec pour conséquence des inquiétudes pour les femmes et des investigations inutiles." Il soutient qu'en revanche, la palpation par un professionnel averti lors d’une consultation gynécologique ou chez un médecin généraliste, est une manœuvre utile.

Toutefois, le Pr Meuwly souligne que cette démarche "vaut dans les régions où l’accès à des techniques d’imagerie est aisé." Et ce n’est pas toujours le cas dans les pays en voie de développement comme le Cameroun d’où provient le message viral, et où le coût de l'examen de mammographie correspond parfois au montant du salaire minimum (Smic), "entre 18.000 et 40000 Fcfa -entre 27 et 61 euros-", renseigne le Pr Pierre Ongolo Zogo, médecin radiologiste à l'hôpital central de Yaoundé.

"Intérêt certain" dans les pays en développement

Au Cameroun comme dans de nombreux autres pays, les patients sont confrontés à de grandes difficultés d'accès aux soins - a fortiori dans les régions rurales -, au manque de personnel médical, de moyens techniques et d'infrastructures. Pour la prise en charge des cancers par exemple, le pays "dispose de 1,1 médecin et de 7,8 infirmiers et sages-femmes pour 10 000 habitants", selon le plan stratégique national de prévention et de lutte contre le cancer entre 2020 et 2024 (page 22).

En Afrique subsaharienne, où le taux de mortalité lié au cancer du sein est parmi les plus élevés de la planète, la moitié des femmes qui décèdent de cette maladie ont moins de 50 ans. Pour endiguer le phénomène, les professionnels de santé misent donc sur la prévention et les outils de détection précoce. "L'auto-examen”, selon l'OMS, "est d'un intérêt certain, en particulier dans les régions où la mammographie et l'examen physique régulier des seins ne sont pas applicables en tant que mesures de santé publique."

"On parle davantage d'auto-examen et non plus d'autopalpation afin de mettre l’accent sur les gestes à effectuer sur le sein", explique le Dr Doudou Diouf, oncologue au Centre international de cancérologie de Dakar. "La personne fait donc une inspection mammaire plus attentive, face au miroir. On regarde s'il y a des déformations du sein. On palpe. Il s’agit à la fois d’autopalpation et d’auto-inspection", dit-il en insistant sur le fait que c’est un geste "hyper important, surtout dans les régions où la mammographie n'est pas un réflexe et n’est pas très accessible".

"Nous avons une très faible couverture en appareils de mammographie en Guinée par exemple et nous ne pouvons donc pas évoquer la mammographie comme moyen de dépistage de masse dans notre pays", abonde le Pr Traoré Bangaly, chirurgien cancérologue en service au Centre hospitalier universitaire de Donka, à Conakry. Ainsi, explique-t-il, dans ce pays de près de 14 millions d'habitants, l’autopalpation mammaire est "vivement conseillée à la population féminine âgée de 25 à 65 ans" dans le cadre de la stratégie de lutte contre le cancer du sein. "C'est d'ailleurs la première ligne de détection précoce du cancer du sein", tranche-t-il.

Selon ces spécialistes, il convient donc d'adopter un certain pragmatisme prenant en compte les réalités locales. En Europe, où il existe des "programmes de dépistage organisé" du cancer du sein, basés sur des systèmes de santé plus performants que ceux des pays en voie de développement, la Commission européenne recommande "le dépistage avec mammographie chez les femmes âgées de 50 à 69 ans et le suggère pour les femmes de 45 à 74 ans". Pour les cibles plus jeunes, en France par exemple, l’examen clinique annuel (inspection visuelle et palpation du sein par un gynécologue) est recommandé à partir de 20 ans. Et même dans les cas où la patiente présente un "risque élevé", la mammographie est conseillée "au plus tôt" à partir de 40 ans, selon l'Institut national du cancer.

Le Pr Pierre Ongolo Zogo relève que l'autopalpation est une démarche de "sensibilisation" qui "favorise les diagnostics précoces". "Elle n'est pas une méthode validée de dépistage. Remarquez la nuance entre dépistage et diagnostic précoce", souligne-t-il. Nombre de médecins généralistes en Afrique comme en Europe conseillent d'ailleurs l'autopalpation en complément (et non en remplacement) des examens pratiqués par les professionnels de la santé.

Réduire le risque de mortalité

L'auto-examen mammaire n'est donc pas "inutile", surtout lorsque les femmes ne peuvent pas effectuer de mammographie ni consulter un gynécologue régulièrement. Plusieurs ONG africaines le martèlent à longueur de campagnes de sensibilisation et de prévention du cancer du sein. C’est le cas de la fondation ivoirienne Agir contre les cancers (FAc), dont la présidente Agnès Kraidy, journaliste et auteure du livre Tu me fous les boules, vaincre le cancer, raconte à l'AFP que ce geste a déclenché son traitement et lui a "sauvé la vie en 2015".

A ce titre, elle incite les femmes à la "palpation ou l’autopalpation mammaire", convaincue, dit-elle à l’AFP, que "se toucher les seins est un moyen efficace de constater les changements ou la présence d’une boule intruse". A ce propos, l’OMS rappelle toutefois que "de nombreuses causes autres que le cancer peuvent être à l’origine de l’apparition de grosseurs dans le sein et plus de 90 % des grosseurs mammaires ne sont pas cancéreuses".

Diara Gueye Kebe est elle aussi une survivante du cancer du sein et préside une association de lutte contre cette maladie au Sénégal. Enseigner aux femmes les bons gestes de l'auto-examen, assure-telle, peut permettre de donner l'alerte et mener à des examens complémentaires, comprenant une mammographie, en vue d'un diagnostic clair et précis.

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Capture d'écran de divers examens nécessaires pour diagnostiquer le cancer du sein, prise sur le site internet du gouvernement québécois, quebec.ca

Lorsque le cancer du sein est détecté rapidement, le taux de survie à cinq ans est égal ou supérieur à 90%, selon l'OMS. L'institution précise que "dans les pays à revenu élevé, la détection précoce et le traitement rapide ont fait leurs preuves et devraient être reproduits dans les pays aux ressources limitées mais disposant de certains outils standard." Selon l’Institut National du Cancer en France, le taux de survie est même de 99% à cinq ans lorsque le dépistage est réalisé à un stade précoce.

L’OMS note par ailleurs que certains facteurs accroissent le risque de cancer du sein : un âge grandissant, l’obésité, l’abus d’alcool, des antécédents familiaux de cancer du sein, les antécédents gynécologiques, ou encore le tabagisme.

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