Non, cette vidéo ne montre pas la Monusco réhabilitant un pont avec le M23 en RDC

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Des Casques bleus "aux côtés des rebelles" du M23 lors de la réhabilitation d'un pont dans un village de l'est de la République démocratique du Congo? C'est ce qu'affirment plusieurs internautes sur Facebook, qui ont partagé des centaines de fois des extraits d'une vidéo montrant des hommes en uniforme, certains coiffés de casques bleus, d'autres de bérets. Attention: si ces images montrent bien des soldats de la mission de l'Onu en RDC et des combattants du Mouvement du 23 mars, le pont qui apparaît dans la vidéo a été réparé uniquement par les rebelles sans aide extérieure, comme le confirment la Monusco, le M23 et plusieurs témoins de la scène.

Plusieurs hommes, certains en uniformes, marchent sur des gravats recouverts de rondins. L'un d'entre eux, coiffé d'un casque bleu, semble intimer aux gens autour de lui de passer sur le pont ainsi formé. Le caméraman traverse ensuite le pont, permettant d'apercevoir un 4X4 avec les lettres "UN" sur son flanc. Des motos, certaines chargées de sacs blancs, traversent ensuite le cours d'eau en file indienne.

"La Monusco [mission de l'Onu en République démocratique du Congo, ndlr] soutient le M23 dans la réhabilitation d'un pont en territoire de Rutshuru", une localité dans la province du Nord-Kivu (est), croit savoir un internaute en partageant un extrait de 45 secondes de cette vidéo. D'autres affirment plus vaguement que la Monusco se tient "aux côtés des rebelles du M23".

Ces images circulent massivement sur Facebook, Twitter et YouTube depuis le 3 décembre (1, 2, 3, 4, 5...), alors que le M23, en pleine offensive, gagne du terrain dans l'est du pays face aux forces armées congolaises (FARDC).

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 7 décembre 2022

Ces dernières semaines, les habitants du territoire de Rutshuru (mentionné par les internautes dans leurs publications) se sont enfuis par dizaines de milliers vers Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu, fuyant l'avancée du M23. Ce mouvement rebelle majoritairement tutsi, vaincu en 2013, a repris les armes fin 2021. En juin, il a pris Bunagana, à la frontière ougandaise, puis, après une accalmie, est reparti à l'offensive en octobre, s'emparant de larges pans de territoire au nord de Goma.

Un pont réhabilité par le M23

En fait, les internautes mélangent, sciemment ou non, deux réalités différentes.Selon un porte-parole de la Monusco contacté par l'AFP le 7 décembre, il existe deux ponts dans la même zone: l'un à Kinyandonyi, au nord-est de Rutshuru-Centre (désigné sur la carte comme étant Rutshuru), et l'autre près de Rubare, au sud-ouest de Rutshuru-Centre, sur la RN2 qui mène à Goma.

Les deux endroits sont séparés par une vingtaine de kilomètres à vol d'oiseau, selon un calcul effectué grâce à Google Maps.

Capture d'écran de Google Maps, réalisée le 7 décembre 2022

La vidéo virale que nous vérifions a, selon la Monusco, été filmée le samedi 3 décembre au premier pont, celui qui se trouve le plus au nord, où un convoi de Casques bleus parti de la base onusienne de Kiwanja - ville passée sous contrôle rebelle fin octobre - transitait pour rejoindre une autre base située à une soixantaine de kilomètres, à Nyamilima (voir carte ci-dessous).

"Pour des raisons de sécurité, cela fait deux-trois semaines qu'on ne fait plus atterrir d'avions ou d'hélicoptères à Kiwanja car les M23 occupent la zone et la situation est très volatile, donc on peut peut pas acheminer la ration pour nos soldats qui sont basés à Kiwanja" par voie aérienne, explique à l'AFP une responsable de la Monusco basée à Goma. "On a donc trouvé une solution alternative qui est d'utiliser notre base à Nyamilima pour faire atterrir nos hélicoptères et ensuite acheminer des camions chargés de nourriture par la route de Nyamilima à Kiwanja. On a prévenu le M23 qu'on a besoin de sortir pour aller chercher à manger pour notre contingent et on fait régulièrement des allers-retours entre les deux bases".

Un responsable local de Kinyandonyi, Jean Bosco, est lui aussi catégorique: "la Monusco n’a pas participé aux travaux , ce samedi-là elle était de passage comme d’habitude".

La mission onusienne emprunte donc régulièrement cet axe. Elle a notamment fourni à l'AFP une vidéo d'un autre passage sur ce même pont quelques jours plus tôt, où l'on distingue clairement grâce à la topographie de l'endroit qu'il s'agit bien du même lieu: on distingue le même arbre et la même étendue claire tout à l'arrière-plan de l'image (en bleu), ainsi que la même végétation un peu plus proche (en rouge) et le même arbre encore tout à droite de ces images (en vert).

Capture d'écran d'une vidéo publiée sur Facebook, réalisée le 7 décembre 2022
Capture d'écran d'une vidéo envoyée par la Monusco à l'AFP le 7 décembre 2022

 

 

Une version corroborée par le M23, contacté par l'AFP le 7 décembre: "Je connais le jour [où cette vidéo a été prise], j'étais présent", confirme Lawrence Kanyuka, porte-parole politique du M23, joint au téléphone. "La Monusco passait, (les travaux) c'était le travail du M23. C'est le M23 qui tentait de reconstruire un pont qui était cassé, détruit par la pluie."

Selon un autre officier du M23 sur place, ses combattants et la population locale travaillent ensemble depuis le 1er décembre pour consolider le pont "en apportant des pierres et des morceaux d’arbres". "Le samedi (3 décembre), nous étions en pleins travaux au pont de Kinyandonyi. Le pont était effondré et c’était impossible pour une moto ou un véhicule de traverser la rivière (...) Les véhicules de la Monusco sont arrivés et nous leur avons montré où passer car le pont n'était pas encore solide. Ils étaient en direction de Nyamilima en revenant de Kiwanja. On n’a pas travaillé avec eux car ils étaient de passage", explique-t-il sous couvert d'anonymat.

Ce jour-là était en effet le jour du "salongo", un mot en lingala qui signifie "travaux communautaires", auquel participent les habitants, ont confirmé plusieurs sources locales interrogées par l'AFP. "Les rebelles ont restauré un salongo depuis le départ des FARDC" de cette zone mi-novembre, a notamment précisé une source hospitalière à Kinyandonyi.

Un officier du mouvement rebelle visible dans la vidéo, portant un béret rouge et un treillis militaire, a d'ailleurs été identifié par le M23 comme étant le "colonel" Justin Karangwa, présent à cette occasion aux abords du pont.

Un autre pont construit par l'Onu

La mission de l'Onu a en revanche oeuvré à la réhabilitation du deuxième pont, bien plus au sud près de Rubare, comme elle l'a annoncé sur son compte Twitter ainsi que sur celui du commandant de la Monusco, le général Marcos de Sá Affonso Da Costa:

"[Ce] pont est construit par la Monusco seule et nous nous entraidons avec la population sur les petits travaux", a abondé auprès de l'AFP Nzamuye Kabay, le nouveau chef du groupement local Gisigari.

Contrairement au pont reconstruit par le M23 de la vidéo virale, où seuls des gravats et des rondins apparaissent, d'imposants conteneurs bleus ont été installés à l'entrée du pont situé à proximité de Rubare, comme le montrent les images partagées sur Twitter par la Monusco. Et la topographie environnante diffère: par exemple, le mur de pierre qui longe la rive, bien visible sur les photos de l'Onu, n'apparaît pas dans la vidéo que nous vérifions (en rouge):

Capture d'écran d'une photo publiée par l'Onu sur Twitter, réalisée le 7 décembre 2022
Captures d'écran d'une vidéo Facebook, réalisées le 7 décembre 2022

 

 

Si cet ouvrage est effectivement réalisé par la Monusco - sans la participation du M23 - pour faciliter la circulation de l'armée congolaise, des civils et des Casques bleus, certains responsables de la société civile de Rubare ont toutefois exprimé des craintes. "Comment la Monusco peut construire un pont dans la zone des rebelles? (...) Le pont va faciliter les ravitaillements des rebelles", a asséné l'un d'eux sous couvert d'anonymat à l'AFP.

Affrontements et massacres de civils se poursuivent

Cette vidéo décontextualisée circule dans un contexte de très hautes tensions dans la région: le 6 décembre, de violents affrontements ont encore opposé dans l'est du pays plusieurs groupes armés et les FARDC à la rébellion du M23 sur le front ouest de l'offensive rebelle, en direction du territoire de Masisi, et à une quarantaine de km au nord de Goma.

Des affrontements similaires avaient eu lieu le 29 novembre dans le village de Kishishe, un peu plus au nord, où un massacre de civils aurait fait jusqu'à 300 morts selon les autorités congolaises. Celles-ci accusent le M23, qui a démenti. Une enquête préliminaire de l'ONU publiée jeudi accuse les rebelles d'avoir exécuté au moins 131 civils et commis viols et pillages à Kishishe et un village voisin.

Mardi, le M23 s'était dit dans un communiqué "prêt à commencer à se désengager et se retirer" comme demandé par le sommet de Luanda du 23 novembre, mais à certaines conditions. Ce mini-sommet avait décidé d'un cessez-le-feu le 25 au soir, suivi deux jours plus tard d'un retrait du M23 des zones conquises. Faute de quoi, la force régionale est-africaine en cours de déploiement dans le Nord-Kivu interviendrait pour déloger les rebelles. Un cessez-le-feu a tenu quelques jours mais aucun retrait n'a été observé jusqu'à présent et les combats ont repris.

Le M23, soutenu par le Rwanda selon la diplomatie américaine et des experts de l'ONU, conditionne notamment son retrait à une rencontre avec la force est-africaine et le "mécanisme ad-hoc de vérification". Il réitère aussi sa demande de "dialogue direct" avec le gouvernement congolais. Doléance que Kinshasa refuse à un mouvement qu'il qualifie de "terroriste", tant qu'il ne s'est pas retiré de ses positions.

Le mouvement était d'ailleurs absent d'une nouvelle session de pourparlers entre les autorités congolaises et les multiples groupes armés actifs dans l'est de la République démocratique du Congo qui s'est achevée le 6 décembre à Nairobi.