Ces photos montrent des manifestants victimes de gaz lacrymogènes au Tchad

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Des images censées montrer des morts victimes d’un médicament anti-moustiques toxique ont récemment circulé sur les réseaux sociaux en Afrique francophone et anglophone. Ce produit, illustré par un tas de pilules grises, aurait tué "toute une famille" selon l’auteur d'une publication qui a été largement relayée en République démocratique du Congo (RDC), en Afrique du sud et au Zimbabwe. Mais les personnes que l'on voit au sol sur les photos virales ont été aspergées de gaz lacrymogène lors d'une manifestation au Tchad et n'ont aucun lien avec de prétendues pilules anti-moustiques mortelles.

Un message publié le 30 septembre sur Facebook alerte, photos à l'appui, sur la dangerosité supposée d'un "médicament destiné aux moustiques" qui aurait tué "toute une famille". Un lien mentionné dans cette publication redirige l'internaute vers un article en ligne qui évoque un drame à Kinshasa, en RDC, accompagné des même images virales.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 9 novembre 2022

Dans un post publié le 14 octobre 2022 en isiXhosa, langue parlée en Afrique de l’Est, des internautes situent cette scène en Afrique du sud, accusant des Zimbabwéens de "vendre des comprimés contre les moustiques qui ont tué des gens, en particulier dans la province du Cap occidental en Afrique du Sud." "Ces gens nous veulent morts", écrit l’auteur de ce message, pour alimenter un vent de xénophobie.

Le même message a circulé au Nigeria pour montrer "une nouvelle tendance" qui vise à "réduire" leur population. Ici, les posts sont associés à plusieurs autres photos de femmes étendues au sol.

Victimes des gaz lacrymogènes

Une recherche d'image inversée mène à un article de vérification de l’Office de Radiodiffusion et Télévision du Bénin (ORTB) publié le 23 septembre 2022, qui s’intéresse à une note vocale ayant beaucoup circulé, et selon laquelle les personnes au sol sur les photos virales ont été tuées par un anti-moustiques toxique à Attécoubé, en Côte d'Ivoire.

En réalité, les images qui reviennent en boucle sur toutes ces publications trompeuses montrent des partisans de l'opposant tchadien Succès Masra, sur lesquels la police a fait usage de gaz lacrymogènes le 9 septembre 2022, alors que leur leader se rendait au tribunal pour une convocation. D’ailleurs, l'une des victimes allongées au sol porte une veste avec l'inscription "Sandana", qui est une ville du sud du Tchad.

Une dépêche de l'AFP rapporte que ce jour-là, la police a violemment dispersé des centaines des partisans de l'opposition avec des tirs à balles réelles et de gaz lacrymogènes devant le siège de leur parti politique à N'Djamena. Aucun décès n'a toutefois été signalé.

Capture d'écran d'une partie de la photo virale, montrant une femme portant une veste avec écrit "Sandana"

Succès Masra, leader du parti politique "Les transformateurs", a par ailleurs publié une vingtaine de photos et vidéos sur Facebook au lendemain de ces troubles civils au Tchad. Certaines de ces images ont également été utilisées dans les faux messages qui circulent actuellement.

Les images associées au prétendu médicament anti-moustique "proviennent de la scène de dispersion d’une marche qui visait à accompagner le président des Transformateurs au palais de justice. Cette image a été prise dans le salon du siège des Transformateurs où nous tentions de soigner des manifestantes qui ont inhalé du gaz lacrymogène tiré par les forces de l’ordre", a confirmé à l'AFP Serge Ngardji, responsable chargé de l'impact social du parti les Transformateurs, contacté le 31 octobre 2022.

Il ajoute qu’aucune personne n’a été tuée dans le cadre de cette répression policière mais que des manifestantes ont été blessées.

Des vidéos publiées par M. Masra deux jours plus tard (ici et ) montrent certaines des victimes présentées à tort comme étant décédées sur les réseaux sociaux, recevant des soins.

De plus, la police sud-africaine a nié les allégations de certaines publications Facebook selon lesquelles des victimes avaient été enregistrées dans la province du Cap. Dans une déclaration du 14 octobre 2022, elle affirme n'avoir "aucune trace de ces décès" à l'anti-moustiques et évoque un "fake".

Empoisonnement aux pesticides

Une autre recherche d'image inversée des pilules grises montre qu'il peut s'agir de phosphure d'aluminium, un composé chimique principalement utilisé comme pesticide fumigène en milieu agricole.

Capture d'écran de comprimés réalisée le 09 novembre sur le site internet Chemistry Learner

La même image a été utilisée sur un certain nombre de sites Web qui commercialisent des produits similaires.

Une étude de l'association des centres antipoison et de toxicovigilance français explique que ce composé est hautement toxique pour l'homme et peut entraîner la mort. Mais il n'a rien à voir avec les produits anti-moustiques commercialisés en Europe et en Afrique.

Des troubles au Tchad

Le 20 octobre 2022, lors d'une autre mobilisation populaire au Tchad, des affrontements meurtriers entre la police et des manifestants ont fait au moins 50 morts et plus de 300 blessés, dont des membres des forces de sécurité.

Des centaines de Tchadiens en colère étaient descendus dans les rues de la capitale et d'autres régions du pays pour demander le départ de la junte militaire du pouvoir.

L'ONU a condamné l'usage de la force létale contre les manifestants et a exigé une enquête.

Le pays sahélien traverse une crise profonde depuis la mort en avril 2021 de l'ancien président Idriss Deby, qui a gouverné d'une main de fer pendant trois décennies.

Son fils, le général Mahamat Idriss Deby, s'est emparé du pouvoir dans la foulée et avait promis une transition d’une durée de 18 mois menant aux élections. Mais le 1er octobre 2022, il a annoncé que les élections seraient repoussées de deux ans.

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