Un mamba vert lors de l'exposition Vivarium à Offenburg, en Allemagne, le 8 mai 2008. ( AFP / JOHANNA LEGUERRE)

Cola, feuilles de manioc ou urine: aucun de ces remèdes ne guérit les morsures de serpent

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"Croquer une cola", "quelques feuilles de manioc" ou enduire d'"urine" la zone infectée : voici les trois remèdes préconisés contre les morsures de serpent par plusieurs publications cumulant plus de 21.000 partages sur Facebook depuis décembre 2021. C'est faux, alertent plusieurs toxicologues contactés par l’AFP qui rappellent que le seul traitement efficace est un sérum antivenimeux, et pointent le danger des prétendus remèdes miracles promus sur les réseaux sociaux.

Les publications que nous vérifions l'assurent: croquer dans une cola, dans des feuilles de manioc, ou bien enduire la peau infectée d'urine serait un "traitement naturel et définitif contre" les morsures de serpent. Ces remèdes feraient "vomir le poison du serpent sur le champ", affirment encore les auteurs de ces publications.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 8 novembre 2022

Ces prétendus traitements ont été partagés plus de 21.000 fois sur Facebook depuis décembre 2021 dans plusieurs pays d'Afrique centrale et de l'Ouest (République démocratique du Congo, Niger et Côte d'Ivoire, entre autres) et ont recommencé à circuler en novembre 2022. Dans les commentaires, plusieurs internautes confirment l'efficacité de ces traitements ou remercient les auteurs de ces publications, tandis que d'autres demandent des précisions notamment quant à leur mode d'administration.

Captures d'écran de commentaires sur Facebook, réalisées le 8 novembre 2022

L'AFP a déjà vérifié plusieurs rumeurs concernant les traitements supposément efficaces contre les morsures de serpent: un remède à base d'écorce d'anacardier en octobre 2022, de gombo en juin 2022, d'oignon en mai de la même année et de cola en octobre 2020.

Ces morsures constituent en effet, selon l’OMS, "un problème de santé publique négligé dans de nombreux pays des régions tropicales et subtropicales".

Dans son rapport de 2021, l’institution note que "chaque année, les morsures de serpents sont la cause de 81.000 à 138.000 décès au moins et d’environ 3 fois plus d’amputations et d’autres incapacités définitives". En Afrique, où la plupart des cas sont recensés avec l'Asie et l'Amérique latine, "on estime entre 435.000 et 580.000 le nombre de morsures nécessitant un traitement", souligne l'OMS dans ce même document.

Seul remède: l'antivenin

Pour autant, comme l'ont déjà déclaré à l'AFP plusieurs spécialistes, il n'existe à ce jour aucune preuve scientifique de l'efficacité des traitements popularisés par les internautes.

"Si vous avez été mordu par un serpent venimeux et qu'il vous a injecté du venin, vous mourrez sans antivenin", qui est "le seul traitement", assurait le 9 novembre à l'AFP Johan Marais, président-directeur général de l’African Snakebite Institute, un organisme sud-africain spécialisé dans la recherche sur les morsures de serpents.

"Croquer une cola" n'est donc pas un remède permettant de soigner une morsure de serpent, comme l'avaient par ailleurs déjà expliqué plusieurs experts à l'AFP en octobre 2020. Le "bitter cola", qui porte aussi le nom de "garcinia kola" ou "petit cola", est une graine extraite des fruits d’un arbre répandu dans les pays d'Afrique tropicale (Cameroun, RDC, Bénin...), où on lui prête de nombreuses vertus médicinales (1, 2), notamment celle de guérir le paludisme.

Contacté par l’AFP à l'époque, le professeur Bruno Mégarbane, toxicologue à l’hôpital Lariboisière à Paris (France), était déjà catégorique. "C’est une fake news. La garcinia kola connue sous le nom de 'petit cola' ou 'bitter cola', n’a aucune propriété neutralisante du venin de scorpion ou de serpent", avait affirmé cet expert, insistant sur le fait que "rien ne permet de croire en ces allégations" et soulignant le caractère scientifiquement infondé de ces conseils viraux.

"Il existe une abondante littérature sur cette plante qui relate de propriétés médicinales variées. Elle (la graine de bitter cola, ndlr) est tout au plus utilisée dans la médecine africaine pour ses propriétés purgatives et antimicrobiennes, mais sans aucune preuve", avait aussi affirmé Bruno Mégarbane.

Des noix de kola dans les mains d'un travailleur à Anyama, près d'Abidjan, en Côte d'Ivoire, le 31 juillet 2019. ( AFP / ISSOUF SANOGO)

"Quelques articles relatent des allégations selon lesquelles le 'bitter cola' aurait des propriétés répulsives sur les serpents ou pourraient traiter les morsures de serpent, mais je n’ai pas trouvé de publications sérieuses qui viendraient démontrer cela", abondait à la même époque auprès de l'AFP le professeur Marc Litaudon, pharmacien et ingénieur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Il en va de même pour les feuilles de manioc et l'urine, les deux autres remèdes promus par les publications que nous vérifions, reprend Johan Marais, de l'African Snakebite Institute. "Aucune substance naturelle, aucun remède traditionnel, aucune plante ne pourra soigner efficacement dans ce genre de situations, c'est un mythe", insiste cet herpétologue lorsqu'on lui cite les prétendus remèdes mis en avant par les internautes.

"C'est d'ailleurs pourquoi l'on estime encore que 20.000 personnes meurent à cause des morsures de serpents tous les ans en Afrique: des victimes d'envenimement se tournent vers des guérisseurs traditionnels, mais peu importe ce que ces derniers font, si vous êtes suffisamment atteint, vous mourrez", alerte-t-il encore.

"Rien de ce qu’on ingurgite (oignon, gombo, diverses herbes, charbon de bois) ne fera de différence pour la victime, sauf pour la rendre potentiellement malade", rappelait en octobre 2020 à l'AFP Ashley Kemp, directrice à l'African Snakebite Institute.

Morsures pas toujours venimeuses

D'autre part, tous les serpents ne sont pas venimeux et toutes les morsures par un serpent ne conduisent pas à une envenimation, rappelle le PDG de l'African Snakebite Institute, faisant écho aux déclarations de la même teneur de Paul Tossa, médecin toxicologue exerçant en banlieue parisienne consulté par l'AFP en octobre 2020.

Celui-ci expliquait en effet à l'AFP que des propriétés antivenimeuses avaient pu être attribuées à tort à certaines plantes car les guérisseurs traditionnels connaissaient des plantes susceptibles de réduire l’inflammation et la douleur causée par une morsure de serpent et arrêter l’hémorragie. Ils soignaient alors un symptôme avec une ou plusieurs plantes, mais ne soignaient pas l’envenimation. "En l’absence d’envenimation, ces symptômes peuvent disparaître avec l’application des plantes et les personnes auront l’impression que les plantes ont absorbé le venin", analysait-il.

"Toutes les victimes de ces morsures n'ont pas forcément besoin d'être traitées à l'antivenin", abonde Johan Marais, "donc vous pouvez utiliser à peu près ce que vous voulez pour vous 'soigner' dans ce cas-là, vous vous rétablirez quoi qu'il arrive", ce qui peut donner l'impression de guérir grâce à des traitements alternatifs.

D’ailleurs, révélait Ashley Kemp dans notre article sur le gombo comme remède aux morsures, "peu de victimes de morsures de serpent sont traitées avec un antivenin (moins de 20 % des personnes hospitalisées après une morsure de serpent)". Elle racontait alors que les victimes de morsures de serpent ne reçoivent pas automatiquement d'antivenin car la plupart d'entre elles ne présentent pas de symptômes suffisamment graves pour justifier son utilisation.

Il existe plusieurs types de venins et divers antivenins. Le venin de serpent est généralement divisé en trois catégories en fonction des toxines qu'il contient : le venin neurotoxique qui affecte le système nerveux (les mambas et plusieurs cobras, en particulier le cobra du Cap); le venin cytotoxique affecte les tissus et les cellules musculaires (le Puff adder, le Gaboon adder et le Mozambique spitting cobra) et les hémotoxines (le boomslang et le serpent brindille). Plusieurs de ces espèces sont présentes en Afrique, selon le tableau de répartition publié par les Manuels MSD.

Capture d'écran du site des Manuels MSD, réalisée le 9 novembre 2022

Quoi qu'il en soit, rappelle Johan Marais, il est crucial de se rendre le plus vite possible à l'hôpital en cas de morsure de serpent. "Dans le court terme, la privation d'oxygène [causée par le venin, ndlr] risque de se révéler fatale ; or si vous allez à l'hôpital, vous pourrez être intubé et oxygéné, ce qui permet de vous gardez en vie le temps de vous donner le traitement adéquat."

L'expert affirme qu'en Afrique du Sud, où il travaille, 60% des victimes de morsures se rendent d'abord chez un guérisseur avant de se tourner vers un établissement de santé. "S'ils survivent assez longtemps, lorsqu'ils arrivent à l'hôpital, nombre de ces patients présentent des lésions tissulaires graves, nécessitant parfois des chirurgies", déplore-t-il. Des situations qu'une prise en charge plus rapide aurait pu éviter.