Non, le gombo ne soigne pas les morsures de serpent

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Pour soigner une morsure de serpent, il faudrait frotter un gombo sur la zone touchée. C'est ce qu'affirme une publication virale en Afrique francophone. A en croire ce message, partagé près de 4.500 fois sur Facebook depuis fin mai, le liquide visqueux de ce légume tropical serait un efficace antivenin. C'est faux, alertent des toxicologues contactés par l’AFP qui martèlent que le seul traitement efficace est un sérum antivenineux. 

L’auteur du message est affirmatif : "un proche de vous est mordu par le serpent, pour le sauver chercher du gombo frais et couper,passer les baves ou liquide du gombo dans la partie mordue et tout le venin coulera", assure-t-il. 

Capture d’écran d’une publication Facebook, réalisée le 21 juin 2022

La publication est accompagnée d’une photo de gombos (Abelmoschus esculentus de son nom scientifique), fruit d’une plante tropicale très répandue en Afrique. Cette prescription, largement relayée au Cameroun, au Bénin, au Congo (1,2,3) convainc visiblement des centaines d’internautes comme en témoignent les remerciements qu’elle suscite dans les commentaires. 

Un réel problème de santé publique 

Ces réactions favorables à cette prétendue thérapie s'expliquent par le fait que les morsures de serpent représentent un sérieux problème de santé publique en Afrique subsaharienne comme le montre ce reportage au Soudan du Sud, de l’ONG Médecins sans frontières (MSF).

Au Cameroun par exemple, le quotidien national Cameroon Tribune a annoncé le décès d’une conseillère municipale des suites de morsures de serpent, le 8 juin 2022.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que chaque année, elles sont la cause dans le monde de 81.000 à 138.000 décès au moins et d’environ trois fois plus d’amputations et d’autres incapacités définitives. Leurs dégâts dans l’organisme sont considérables, explique l’institution.

Le venin de serpent peut notamment "entraîner une paralysie pouvant bloquer la respiration ; des troubles sanguins aboutissant à des hémorragies fatales ; des insuffisances rénales irréversibles et des lésions tissulaires susceptibles de provoquer des incapacités définitives et l’amputation d’un membre", détaille l’OMS. La plupart des cas surviennent en Afrique, en Asie et en Amérique latine. En Afrique, l'OMS estime entre 435.000 et 580.000 le nombre de morsures nécessitant un traitement par an.

L’antivenin, seul traitement homologué 

Mais, contrairement à ce que prétend le message viral, "la bave de gombo n'a aucun effet contre le venin de serpent", explique à l'AFP Ashley Kemp, directrice à l’African Snakebite Institute, un organisme sud-africain spécialisé dans la recherche sur les morsures de serpents. Elle affirme que le seul traitement pour les morsures de serpent graves est l'antivenin; "c'est la seule chose qui peut neutraliser le venin dans le corps". 

Paul Tossa, médecin toxicologue exerçant en banlieue parisienne, explique que le venin d’un serpent s’imprègne directement dans le sang et c’est donc le sang qu’il faut désintoxiquer. De fait, insiste Ashley Kemp, "le venin est absorbé par le système lymphatique . Rien de ce qu’on ingurgite (oignon, gombo, diverses herbes, charbon de bois) ne fera de différence pour la victime, sauf pour la rendre potentiellement malade". Elle conseille plutôt d’immobiliser la victime et la conduire le plus tôt possible vers un centre hospitalier. 

Dans un exposé sur les envenimations par morsure de serpents, Dr Fabien Taieb, médecin infectiologue au centre de recherche translationnelle de l’Institut Pasteur de Paris, conseille d’administrer l’antivenin "le plus rapidement possible" à l’hôpital et "par voie intraveineuse”. Lui qui a travaillé dans l’extrême-nord du Cameroun, en Afrique centrale, déplore que certains patients aient recours à la médecine traditionnelle en cas de morsure. Il avise que le traitement peut être complexe en fonction de l’ampleur de l’envenimation. 

"Tous les serpents ne sont pas venimeux"

D'autre part, comme le souligne Dr Tossa, tous les serpents ne sont pas venimeux et toutes les morsures par un serpent ne conduisent pas à une envenimation.  Il nous dirige vers le tableau de répartition ci-dessous, des serpents venimeux et pense que des pratiques et croyances anciennes ont parfois donné, à tort, des propriétés antivenimeuses à certaines plantes. 

Répartition géographique des serpents venimeux prise sur msdmanuals.com, site du Manuel MSD des professionnels de santé

Selon lui, les anciens connaissaient des plantes susceptibles de réduire l’inflammation et la douleur causée par une morsure de serpent et arrêter l’hémorragie. Ils soignaient un symptôme avec une ou plusieurs plantes, mais ne soignaient pas l’envenimation. "En l’absence d’envenimation, ces symptômes peuvent disparaître avec l’application des plantes et les personnes auront l’impression que les plantes ont absorbé le venin", analyse-t-il.

D’ailleurs, révèle Ashley Kemp, "peu de victimes de morsures de serpent sont traitées avec un antivenin (moins de 20 % des personnes hospitalisées après une morsure de serpent)". Elle raconte que les victimes de morsures de serpent ne reçoivent pas automatiquement d'antivenin car la plupart d'entre elles ne présentent pas de symptômes suffisamment graves pour justifier son utilisation.

"La plupart des victimes ne sont pas gravement envenimées ou la morsure peut provenir d'un serpent qui n'est pas considéré comme potentiellement mortel ou n'est pas couvert par l'antivenin", affirme-t-elle.  

Il existe plusieurs types de venins et divers antivenins. Ashley Kemp précise que le venin de serpent est généralement divisé en trois catégories en fonction des toxines qu'il contient. Elle énumère le venin neurotoxique qui affecte le système nerveux (les mambas et plusieurs cobras, en particulier le cobra du Cap); le venin cytotoxique affecte les tissus et les cellules musculaires (le Puff adder, le Gaboon adder et le Mozambique spitting cobra) et les hémotoxines (le boomslang et le serpent brindille). 

Un puff adder dans les vallées du Rift kenyan du comté de Baringo. Ce serpent a l'une des incidences les plus élevées d'attaques de serpents venimeux au Kenya ( AFP / TONY KARUMBA)

Le gombo ne fait donc pas partie des traitements scientifiquement reconnus pour éliminer le venin d’un serpent.

Des études effectuées sur le gombo lui reconnaissent des vertus nutritionnelles et médicinales sans noter des propriétés antivenimeuses.  Des résultats d’une recherche publiés sur le portail américain d’informations scientifiques notent qu’il s’agit d’un "légume à haute valeur nutritive". L’étude renseigne que le gombo est riche en composés bioactifs. "La médecine traditionnelle asiatique et africaine utilise des fruits de gombo immatures ( Abelmoschus esculentus) comme aliment mucilagineux pour lutter contre la gastrite. Son efficacité est due aux polysaccharides qui inhibent l'adhésion d'Helicobacter pylori aux tissus de l'estomac", apprend-on de cette recherche. 

"Le gombo ne fait pas partie, à mon avis, des plantes rapportées dans la littérature qui ont été utilisées avec efficacité sur les signes locaux d’une morsure de serpent”, conclut Dr Tossa

L’AFP a déjà vérifié plusieurs fausses affirmations (comme ici et ici) sur des remèdes miracles contre des morsures de serpent.