Emmanuel Macron accueillant Mohamed Bazoum avant une réunion sur le Sahel avec les dirigeants de la région au palais de l'Élysée, le 16 février 2022 ( AFP / LUDOVIC MARIN)

Le Washington Post n’a pas publié d’article sur des discussions entre la France et le Niger à propos de la Russie

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Le président français Emmanuel Macron aurait « formellement interdit » au président nigérien Mohamed Bazoum de signer un accord de défense avec la Russie, selon des publications virales sur les réseaux sociaux en Afrique de l’Ouest. L’information viendrait du quotidien américain Washington Post. Mais attention, ces affirmations sont fausses.  Le journal a dit à l’AFP ne rien avoir publié sur ce sujet. De plus, Paris et Niamey ont vivement démenti avoir eu de tels échanges.  

L’affirmation a été partagée des centaines de fois depuis début mai, d’abord par des comptes Facebook basés au Mali puis dans d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest (1, 2, 3). « NIGER / FRANCE : MACRON MET EN GARDE LE NIGER CONTRE UN ACCORD MILITAIRE POSSIBLE AVEC LA RUSSIE », est-il écrit en tête de plusieurs  publications. Cette soi-disant information viendrait du Washington Post, l’un des quotidiens américains les plus respectés. Emmanuel Macron aurait « formellement interdit au président nigérien Mohamed Bazoum de signer un accord de défense avec la Russie ou d'acheter des équipements militaires russes ». Sous le texte figurent des photos des deux présidents.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 12 mai 2022

Afin de vérifier l’affirmation, l’AFP a d’abord consulté le site du Washington Post et fait des recherches en tapant plusieurs mots clés, comme « Macron Bazoum » ou « France Niger », mais sans succès. L’AFP a contacté le quotidien pour demander si un tel article existait. La réponse est sans équivoque.  « Je peux confirmer que le Washington Post n’a pas publié cette information », a écrit une responsable du service communication, Miranda Azhar AlFadl.

La page de résultats d'une recherche par mots clés "Macron Bazoum" sur le site du Washington Post

Reste le fond du sujet : Emmanuel Macron a-t-il « mis en garde le Niger contre un accord militaire possible avec la Russie », comme le prétendent les publications ? « Nous démentons », a réagi une source diplomatique à Paris. « Ce type d'information relève de manipulations grossières qui visent à intoxiquer les opinions publiques du Sahel », a ajouté cette source. Et du côté de Niamey : « Il n’y a pas de commentaire à faire, c’est faux et c’est tout. C’est même ridicule d’y prêter attention ! », a répondu à l’AFP une source proche de la présidence nigérienne. Le président Mohamed Bazoum compte parmi les alliés de la France au Sahel. 

La présence militaire française contestée au Sahel

Cette publication est apparue dans un contexte de contestation de la présence militaire française au Sahel, en particulier au Mali, pays plongé dans une crise sécuritaire profonde que le déploiement de forces étrangères n'a pas permis de régler. Le Mali est en effet le théâtre depuis 2012 d'opérations de groupes jihadistes liés à Al-Qaïda et à l'organisation Etat islamique, ainsi qu'à des violences de toutes sortes perpétrées par des milices autoproclamées d'autodéfense et des bandits.

La junte militaire au pouvoir s'est rapprochée de Moscou en même temps qu'elle se détournait de la France, engagée militairement dans le pays contre les jihadistes depuis 2013. La France a annoncé le désengagement progressif des quelque 2.400 militaires déployés au Mali, sur un total de 4.600 au Sahel, dans un contexte de vives tensions avec les colonels arrivés au pouvoir par la force en août 2020. 

Les violences au Mali, parties du nord en 2012, se sont propagées au centre, puis au Burkina Faso et au Niger voisins. Elles ont fait des milliers de morts civils et militaires ainsi que des centaines de milliers de déplacés, malgré le déploiement de forces onusiennes, françaises et africaines.

"Bataille sur les réseaux sociaux"

« Le contexte de la bataille terroriste et anti-terroriste a créé également dans la région du Sahel un contexte de bataille sur les réseaux sociaux », explique à l’AFP Ahmedou Ould Abdallah, ancien représentant spécial des Nations Unies en Afrique de l'Ouest et Président du Centre 4 S, le Centre des stratégies pour la sécurité du Sahel-Sahara. 

La situation au Mali a fait l’objet ces derniers mois de nombreuses fausses informations, dont plusieurs ont été vérifiées par l’AFP (1, 2, 3 )

Ahmedou Ould Abdallah dit ne pas être surpris qu'outre le Mali, ces fausses informations puissent toucher le Niger. "Les fausses informations touchent encore le Mali et les autres pays du Sahel dont justement le Niger en fonction de l’actualité. Ces fausses informations impliquent généralement les mêmes acteurs d’un pays à l’autre".

Ces fausses informations opposent deux camps, poursuit l’ancien représentant spécial des Nations Unies en Afrique de l'ouest. "Comme chaque fois nous avons deux groupes qu’on oppose : d’un côté la France et ses alliés européens et en face la Russie. Le décor est planté pour toute sorte de manipulation ; soit orientée contre la France ou selon la position de celui qui publie l’information, contre la Russie".

Le diplomate mauritanien conclut son analyse en indiquant que l’élément le plus dangereux dans cette prolifération des fausses informations c’est que "volontairement ou involontairement de nombreux utilisateurs des réseaux sociaux relaient ces informations qu’ils ne prennent pas le temps de vérifier".