Attention, cette image ne montre pas des armes saisies par l'armée malienne

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A l'image, des dizaines et des dizaines d'armes à feu entassées. Selon une voix off, il s'agirait d'une saisie de l'armée malienne après son offensive contre des jihadistes, dans la localité de Moura. Cette publication est très virale, avec près de 4.000 partages sur Facebook en cinq jours. Elle est apparue alors que l'armée malienne a été accusée du massacre fin mars de centaines de civils à Moura, dans le centre du pays. Bamako a démenti ce massacre, assurant avoir "neutralisé" environ 200 jihadistes. Attention, cette publication virale est une infox : l'image montre en réalité une prise de l’armée tchadienne durant une opération militaire en 2020.

Capture d'écran d'une publication sur Facebook, réalisée le 13 avril 2022

"Toutes ces armes ont été saisies dans des toilettes à Mourah, mais les journalistes ne vous montreront jamais ces images. Vous ne verrez pas sur les réseaux sociaux dire que toutes ces armes ont été retrouvées dans une seule ville après le ratissage des FAMa (Forces armées maliennes)", annonce une voix off en Bamanankan, une langue nationale du Mali, dans un enregistrement diffusé avec une photo sur Facebook le 10 avril 2022.

"Des armes récupérées dans des puits et toilettes à Mourah. Que Dieu nous sauve", ajoute l’auteur de la publication, en légende. Ce message associé à la même image est relayé par d’autres pages Facebook (1,2). Le sous-entendu est clair : ces armes auraient appartenu à des jihadistes contre lesquels l'armée malienne a mené une offensive.

Ces centaines de morts à Moura

L'armée malienne dit avoir "neutralisé" à Moura 203 jihadistes quand l'ONG Human Rights Watch (HRW) l'accuse de l'exécution sommaire de 300 civils avec l'aide de combattants étrangers, présumés russes.

Capture d'écran de la localisation de Moura sur Google Map

 

Haut fait de l'armée malienne en reconquête ou massacre de civils sans précédent au nom du combat antijihadiste ? Deux versions diamétralement opposées s'affrontent sur les évènements survenus dans cette ville du centre du Mali. L'une et l'autre ont pour toile de fond la reconfiguration en cours depuis que la junte au pouvoir s'est détournée de la France et de ses alliés européens, et tournée vers la Russie pour reprendre le terrain perdu aux jihadistes depuis 2012.

Le centre du Mali est l'un des principaux foyers des violences sahéliennes et un terrain privilégié de groupes affiliés à Al-Qaïda.

Selon la version de l'état-major, qui a publié un communiqué le 1er avril, l'armée a mené du 23 au 31 mars une opération de "grande envergure" dans cette localité de plusieurs milliers d'habitants. Les forces maliennes ont procédé "aux nettoyages systématiques de toute la zone". Après avoir pris le contrôle de Moura, elles ont procédé à un "tri" et identifié des "terroristes" dissimulés dans la population, selon un autre communiqué de l'état-major. 

Un témoin direct a dit à l'AFP avoir vu surgir quatre hélicoptères avec "plus d’une centaine de militaires noirs et blancs". "Il y a eu rapidement des exécutions", a-t-il dit. Un combattant blanc passait en revue des hommes arrêtés et faisait sonner un appareil devant certains : "Dès que l’appareil faisait bip devant quelqu’un, on le tuait. Je n’ai jamais vu autant de morts. Il y en a eu plus de 350", a-t-il déclaré. Les hommes exécutés étaient "presque tous des civils. Il n’y avait presque pas de jihadistes", a-t-il assuré.

Selon HRW, après les affrontements initiaux du 27 mars, les soldats ont capturé des centaines d'hommes et les jours suivants, ils auraient exécuté par balles et par petits groupes des dizaines de captifs. "La grande majorité" des hommes exécutés étaient Peuls, un groupe dans lequel les jihadistes ont largement recruté, dit HRW.

Mais l’image utilisée pour montrer la prise de fusils par l’armée malienne n’a rien à voir avec le Mali.

Une offensive contre Boko Haram

Nous avons effectué une recherche d’image inversée avec l’outil Yandex pour retrouver d’anciennes occurrences de l’image virale sur Internet. Elle apparaît notamment dans des articles de plusieurs sites nigérians (1,2) évoquant une offensive de l’armée tchadienne contre le groupe jihadiste Boko Haram en mars 2020. 

Capture d'écran d'un article du dailypost.ng, réalisée le 15 avril 2022

Citant le ministre tchadien de la Défense, une dépêche AFP datée du 9 avril 2020 rapporte que le Tchad a déployé, dans une offensive éclair, des soldats au Niger et au Nigeria dans le cadre de l'opération "colère de Bohomo", contre le groupe jihadiste Boko Haram, dans laquelle des dizaines de militaires tchadiens ont été tués.  

L'image qui circule actuellement au Mali a donc été prise deux ans avant l'opération de l'armée malienne à Moura et ne montre pas une saisie d'armes par l'armée malienne.

Quelque 600 civils tués en 2021

Au Mali, où les violences ont fait des milliers de morts depuis 2012, les militaires ont pris le pouvoir lors d'un coup d'Etat en août 2020, et l'ont conforté par un nouveau coup de force en mai 2021. La propagation jihadiste, partie du nord en 2012, s'est étendue dans le pays et a gagné le Burkina Faso et le Niger voisins.

Selon plusieurs rapports de la mission des Nations unies au Mali (Minusma), près de 600 civils ont été tués dans le pays en 2021 dans des violences imputées principalement aux groupes jihadistes, mais aussi aux milices d'autodéfense et aux forces armées.