Des photos montrant un manifestant jeter de l'essence sur un camion en feu au Venezuela ? Pourquoi cela est peu crédible

Deux photographies, largement diffusées sur les réseaux sociaux, sont censées prouver que des opposants au gouvernement de Nicolas Maduro ont mis le feu à un camion d'aide humanitaire le 23 février dernier à la frontière entre le Venezuela et la Colombie. La responsabilité de l'incendie reste sujette à polémique mais les experts que nous avons interrogés jugent que l'homme sur ces photos ne verse pas de l'essence sur un camion en flammes.

Il est 17H01, le 23 février, à Bogota, lorsque la journaliste de la chaîne vénézuélienne d'Etat Telesur Madelein Garcia publie sur Twitter deux photos qu’elle présente comme une "exclusivité".

Il s'agit selon elles de "preuves" démontrant que "ceux qui ont brûlé ce camion chargé d'une supposée aide humanitaire à Ureña (côté vénézuélien, ndlr), ont été les mêmes manifestants" de l'opposition.

(Capture d'écran Twitter du 15 mars)

Ce jour-là, les adversaires du chef de l'Etat socialiste Nicolas Maduro essaient de faire entrer au Venezuela de l'aide humanitaire, envoyée essentiellement des Etats-Unis à la demande du président par intérim du Venezuela Juan Guaido, reconnu par une cinquantaine de pays.

Le président Maduro, lui, y voit le prélude à une intervention militaire.

Les camions chargés de ces produits de première nécessité, destinés à pallier de graves pénuries, doivent finalement rebrousser chemin face au blocage frontalier ordonné par le gouvernement. La situation à la frontière dégénère: sept personnes sont tuées et plusieurs centaines sont blessées lors de heurts.

Deux des camions sont incendiés sur le pont frontalier Francisco de Paula Santander, qui relie les villes colombiennes de Cucuta et vénézuélienne d'Ureña.

Trois jours après le 23 février, le chef de la diplomatie vénézuélienne, Jorge Arreaza, a présenté ces deux mêmes photos devant le Conseil de sécurité de l'ONU pour démontrer, selon lui, que des opposants ont "utilisé les méthodes incendiaires de types bombes Molotov" pour mettre le feu au chargement.

L’origine des photos

Bien que les photos circulent sur internet depuis 15H50 ce jour-là, Mme Garcia les présente, dans son tweet, comme des images de "dernière minute".

Le lendemain, soit le 24 février, une autre journaliste vénézuélienne Karla Salcedo, qui travaille, elle, pour la chaîne colombienne Caracol Television, assure sur Twitter avoir pris ces photos, où des jeunes "essayaient d'éteindre l'incendie". Mme Salcedo a également publié ces clichés sur son compte Instagram.

Qui dit vrai?

Pour vérifier les deux versions, l'AFP a demandé aux deux journalistes de transmettre les fichiers originaux des images pour accéder à leurs métadonnées.

Les photos "sont à nous", s'est bornée à répondre Madelein Garcia de Telesur. Pour l'heure, l'AFP n'a pas reçu les fichiers permettant de confirmer cette affirmation. Les demandes effectuées auprès de la chaîne vénézuélienne sont également restées sans réponse.

De son côté, Karla Salcedo de Caracol a envoyé à l'AFP six photos, dont les deux très partagées sur internet. Un de ses clichés, qu'elle n'a pas publié sur Instagram, montre le même bidon utilisé par le jeune homme.

(Capture d'écran des métadonnées de l'une des images envoyées à l'AFP par Karla Salcedo faite le 8 mars 2019)

Les métadonnées indiquent que ces images ont été prises avec un Iphone 6s, le 23 février à 14h27, soit deux heures et demi avant la publication de Mme Garcia.

Lorsqu'on lui demande pourquoi les photos ont commencé à circuler un jour avant qu'elle ne les publie elle-même sur les réseaux sociaux, Karla Salcedo explique les avoir "partagées (très peu de temps après les avoir prises) dans un groupe de journalistes" sur Whatsapp.

Un journaliste de l'AFP qui est membre de ce groupe Whatsapp, lequel compte quelque 195 membres et avait été créé pour la couverture du concert Venezuela Aid Live, organisé la veille à la frontière, confirme avoir constaté ce message de Mme Salcedo à la date indiquée.

(Capture d'écran de la conversation Whatsapp, faite le 8 mars 2019)

Cette même journaliste a également publié sur Instagram une vidéo enregistrée 8 minutes après les photos et où l'on voit aussi le même bidon.

Le contenu du bidon

Tandis que Mme Garcia écrit sur Twitter que ces photos "prouvent" que les manifestants de l'opposition "ont brûlé ce camion", Mme Salcedo soutient, elle, qu'ils "essayaient d'éteindre l'incendie et que les bidons contenaient de l'eau".

A la demande de l'AFP, deux experts ont analysé les images de Karla Salcedo.

(Images envoyées par Karla Salcedo)

Ivan Valenzuela, chef des pompiers du département colombien de Cundinamarca, estime que si ce que contenait ce bidon "était du liquide inflammable, la flamme augmenterait immédiatement et on aurait beaucoup plus de flammes sur la dernière image que la première. On dirait (plutôt, ndlr) que quelqu'un aurait versé un peu d'eau pour diminuer l'intensité du feu".

M. Valenzuela relève aussi qu'une des photos montre le bidon sans bouchon à proximité du feu. "Si ce bidon contenait du combustible, il aurait pu s'enflammer à cause de la température du feu. S'il avait été vide, il aurait été encore plus dangereux, étant donné que (le résidu de combustible) se serait transformé en gaz et ces gaz sont beaucoup plus inflammables que le combustible".

Pour le capitaine Oscar Fernando Mejia, chef du corps des pompiers de Riosucio, dans le département colombien de Caldas, le contenu du bidon "n'est pas de l'essence". "Si c'était de l'essence, l'individu en train de manipuler le bidon aurait pris feu", explique-t-il.

Que peut-on conclure ?

L'AFP a pu établir que ces images qui circulent sur les réseaux sociaux ont été prises par la journaliste Karla Salcedo. Son témoignage et celui des deux experts en matière de lutte anti-feu vont dans le même sens. Ils affirment que les clichés ne montrent pas un homme en train de verser de l'essence sur un des camions en flammes lors des incidents du 23 février à la frontière entre la Colombie et le Venezuela.

- L'incendie des camions - 

La question de la responsabilité de l'incendie reste sujette à polémique.  Le gouvernement américain, comme l'opposition vénézuélienne ont accusé les soutiens de Nicolas Maduro de l'avoir causé. Le gouvernement vénézuélien s'en est défendu  

Mais dans une enquête publiée sur sont site internet, le New York Times estime que l'incendie résulterait plutôt d'un jet de cocktail molotov mal maitrisé par un manifestant de l'opposition à Nicolas Maduro. Leur travail est à retrouver ici

EDIT 18/03 : image de header modifiée