Cette photo montre un marin libérant un esclave de ses fers, pas un colon lui coupant les pieds

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Des publications partagées près de 4.000 fois sur Facebook relaient une photo en noir et blanc censée montrer la façon dont "les colonisateurs coupaient les pieds" des esclaves noirs qu'ils souhaitaient punir. En réalité, cette image d'archive montre un marin anglais ôtant les fers des pieds d'un esclave secouru par la Royal Navy au large de la côte est-africaine. Une image à replacer dans son contexte, selon plusieurs expertes, qui rappellent que la Grande-Bretagne menait en parallèle une "œuvre colonisatrice" dans la région.

"Voilà comment les colonisateurs coupaient les pieds de nos ancêtres", s'indignent plusieurs internautes en partageant une photo d'archives montrant un homme blanc en costume de marin, une scie à la main devant la jambe d'un homme noir, assis sur une table et torse nu.

C’est le type de mutilation qui attendait ceux qui n’avaient "pas assez ramassé du caoutchouc (sic)", assure la légende qui accompagne cette image en noir et blanc.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 13 avril 2021

Cette photo circule sur Facebook depuis au moins avril 2019 et cumule plus de 3.800 partages depuis cette date (1, 2, 3, 4…). Elle a recommencé à circuler récemment et a été partagée plus de 240 fois en avril 2021.

Un marin de la Royal Navy ôtant les fers d'un esclave fugitif

Pourtant, ce cliché ne montre pas un colon commettant des violences sur un homme réduit à l'esclavage. Au contraire, le marin visible sur la photo, membre de la Royal Navy britannique, est en train de scier les fers qui enserrent les pieds de la personne assise devant lui. 

Une recherche d'images inversée sur le moteur de recherches Google permet de retrouver l'origine de cette image virale. Elle conduit notamment à cet article du quotidien britannique gratuit Metro, paru en avril 2007. Selon le journal, la photo a été exposée "lors d'une exposition commémorant le bicentenaire de l'abolition de la traite par le Parlement britannique", présentée la même année par le Royal Naval Museum - aujourd'hui appelé le National Museum of the Royal Navy - à Portsmouth, en Angleterre.

Capture d'écran du site de metro.co.uk, réalisée le 13 avril 2021

Dans les colonnes du journal Metro, Samuel Chidwick, 74 ans, fils d'un matelot qui se trouvait à bord du navire, Joseph Chidwick, raconte que "les photos ont été prises par son père" en 1907 pendant une patrouille dans l'océan Indien. Ce dernier se trouvait à bord du HMS Sphinx, un bateau de la Royal Navy britannique chargé de lutter contre la traite au large des côtes est-africaines.

"Cette nuit-là, une boutre (voilier arabe traditionnel, ndlr) est passée près du navire", décrit-il. "Les esclaves qui se trouvaient à bord étaient enchaînés ensemble. [Mon père] a lancé l'alerte et ils les ont fait monter dans le bateau, avant de faire sauter leurs chaînes", poursuit Samuel Chidwick.

Selon lui, après les avoir interrogés sur leur provenance, une partie de l'équipage du HMS Sphinx "a accosté pour traquer les marchands d'esclaves".

On retrouve l'image virale sur une page dédiée du site du Royal Naval Museum, à qui Samuel Chidwick a fait don des clichés. Le site précise que la scène a été photographiée le 12 ou le 13 octobre 1907 et que l'homme était "enchaîné (...) depuis trois ans et [avait] fui avec les fers encore attachés aux pieds". A ses côtés, c'est le commandant Litchfield, maître du navire, que l'on aperçoit, maniant une scie pour les lui ôter. 

Interrogée sur cette image par l'AFP, Klara Boyer-Rossol, historienne de l'esclavage spécialisée dans l'étude du sud-ouest de l'océan Indien et membre du Centre international de recherche sur les esclavages et post-esclavages (CIRESC), souligne que "les entraves étaient davantage utilisées pour contraindre les captifs au cours de leur déportation ou les esclaves récalcitrants".

"Cette scène, plutôt qu’une scène avilissante, peut être au contraire interprétée comme une image de la résistance des captifs et/ou esclavisés", ajoute la chercheuse.

Capture d'écran du site du Royal Naval Museum, réalisée le 13 avril 2021

Toujours selon le Royal Naval Museum, l'homme enchaîné se serait échappé d'un village de la côte omanaise de Betina, avec cinq de ses compagnons. Cette côte était en effet "une interface dans le trafic des esclaves, qui a perduré au moins jusqu’au début du XXe siècle dans cette partie du monde", et "servait d’entrepôt pour la réexpédition des captifs vers le golfe persique", détaille l'historienne.

"Propagande britannique"

Cette image, si elle ne montre pas une scène de mutilation comme le prétendent les internautes, a été mise néanmoins "au service de la propagande britannique", estime Klara Boyer-Rossol. Les Britanniques, "'gendarmes' de l'océan Indien", faisaient en effet campagne à cette époque contre la traite des esclaves avec cette "police des mers" tout en passant des traités bilatéraux avec les différentes autorités côtières.

La Grande-Bretagne, à l'aube du XXe siècle, menait ainsi "à la fois une politique abolitionniste et impérialiste dans l’océan Indien, avec la colonisation de territoires (Inde) et l’établissement progressif de protectorats officiels ou informels (Zanzibar, Oman etc)", souligne l'historienne. 

Une analyse partagée par Marie-Pierre Ballarin, chargée de recherche à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) et spécialiste de l'esclavage en Afrique de l'Est. La "réelle volonté des Britanniques d'empêcher la traite et d'interdire l'esclavage" venait s'additionner à une véritable "oeuvre colonisatrice", estime la chercheuse. Les missionnaires, chargés de s'occuper des asservis libérés, pouvaient ainsi dans le même temps "oeuvrer pour l'évangélisation" de ces personnes, ajoute l’historienne, qui décrit "une autre façon d'exploiter la terre et les hommes".

Les "Libérés" africains restaient ainsi, après cette apparente libération, "dans des formes de dépendance et-ou de domination vis-à-vis des colons Britanniques 'libérateurs'", confirme Klara Boyer-Rossol. Ils travaillaient d'ailleurs souvent dans des conditions "terribles" à bord des navires ou dans "les colonies britanniques les plus proches". 

Persistance de la traite et de l'esclavage dans l'Océan indien

En 1907, date à laquelle a été pris ce cliché viral, la traite des esclaves avait été abolie depuis près d'un siècle dans l'Empire britannique. Mais avant cette abolition, l'esclavage a été massivement pratiqué, notamment par la Grande Bretagne, dans le cadre de la traite transatlantique.

Entre le XVIe et le XIXe siècles, près de 15 millions de personnes ont ainsi été victimes de cette traite transatlantique, selon les estimations des Nations Unies. Parmi eux, nombreux sont les esclaves qui ont trouvé la mort, notamment sur les navires qui les transportaient.

Carte du monde et les mouvements de la traite atlantique entre 1519 et 1867 entre le continent africain et les points d'arrivées aux Amériques ((SABRINA BLANCHARD, CHRISTOPHER HUFFAKER / AFP))

En outre, et malgré la volonté de contrôle des Britanniques, "la traite des esclaves a perduré dans le Nord de l’océan Indien au moins jusqu’au début du XXe siècle", rappelle Klara Boyer-Rossol, qui précise que "l’esclavage n’a été aboli à Oman qu’en 1970".

Contrairement à la traite atlantique, plus "ciblée dans le temps", la traite océanique s’est étalée sur "plusieurs siècles" et s'est intensifiée au cours du XIXe siècle. Il existe peu de chiffres calculant l'impact de ce phénomène, mais selon les recherches du chercheur zanzibari Abdul Sheriff, autour de 1860, 12.000 nouveaux esclaves arrivaient dans la région chaque année.

Marion Lefèvre