Ce "passeport" de la momie de Ramsès II est un montage

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Des publications partagées des centaines de fois sur Facebook en Suisse, France ou Belgique depuis la mi-septembre affirment que la momie de Ramsès II aurait reçu un "passeport" afin de voyager d’Egypte en France, où elle a été restaurée en 1976. Ces publications sont accompagnées d’une photo du prétendu passeport. Or, si la momie a bien été reçue en grande pompe à son arrivée en France, aucune source fiable n’évoque l’existence d’un passeport. L’image diffusée a été réalisée par le site Heritage Daily afin d’illustrer un article relayant l’anecdote.

Un "passeport" délivré par le gouvernement égyptien à la momie du pharaon Ramsès II en 1974 ? C’est ce qu’affirment ces publications, évoquant le voyage qui eut lieu en 1976 - et non en 1974 -  et destiné à la restauration de l’illustre dépouille. 

Capture d'écran réalisée le 15 octobre 2020 sur Facebook

Cette"photo" circule depuis 2018. Les plus récentes publications ont été partagées plusieurs centaines de fois sur Facebook en Suisse, en Belgique et en France, certains internautes affirmant que la délivrance du passeport viendrait d’une "loi française" (ou égyptienne, selon les publications) qui obligerait toute personne "vivante ou morte" à disposer d’un passeport valide.

Ces publications circulent également sur Twitter, où elles ont été partagées des centaines de fois (1,2), ainsi que sur Instagram

Elles sont également très partagées en anglais

La "photo" est un montage issu d’un article de 2018

La photo du prétendu passeport délivré au pharaon qui régna sur l’Egypte il y a plus de 3000 ans se présente comme un passeport biométrique : c’est-à-dire un document qui contient une photo et des empreintes digitales numérisées, permettant ainsi la reconnaissance automatique des individus par des systèmes modernes de contrôle.

Or le passeport biométrique est délivré depuis seulement 2008 en Egypte, peut-on lire sur le site du Conseil de l’Union européenne. Ce passeport n’a donc pas pu être délivré en 1974. 

En regardant attentivement la photo, on peut lire en-dessous du code-barre cette inscription en majuscules : HERITAGEDAILY.COM.

En effectuant une recherche par mots-clés sur lnternet, on retrouve en effet un article en anglais sur le site de Heritage Daily, un blog dédié aux découvertes et recherches en histoire ancienne, archéologie et paléontologie. La légende de la photo indique clairement que ce "passeport" a été créé pour illustrer l’article. 

Capture d’écran du site de Heritage Daily, le 15/10/2020. La légende indique : "Une création artistique du passeport : image créée à des fins d’illustration - Le passeport proprement dit n’est pas accessible au public"

Le créateur du site, Marcus Milligan, a confirmé à l’AFP le 12 octobre 2020 avoir réalisé cette illustration en 2018, avant de la publier à nouveau en 2020 suite à une perte de données. 

Les premières publications reprenant cette image retrouvées par l’AFP datent en effet d’octobre 2018.

Cette "photo" ne montre donc pas le passeport délivré à la momie de Ramsès II en 1974.

D’autres publications circulent avec des passeports différents: ici, dans une version plus épurée ou encore ici, en arabe.

En outre, une recherche sur internet permet d’observer que ces passeports ne correspondent pas au format utilisé dans les années 1970 ; à l’époque, ceux-ci étaient encore en partie écrits à la main, comme le montre cette présentation, sur le site d’un collectionneur, du passeport du président égyptien Anouar al-Sadate - lequel donna à l’époque son feu vert au voyage de Ramsès II en France - ainsi que cette photo du passeport d'Oum Kalthoum, prise au musée dédiée à la chanteuse au Caire par un visiteur et postée sur la plateforme touristique Foursquare. 

Rien ne prouve que la momie de Ramsès II ait reçu un vrai passeport

Le 24 septembre 1976, la momie de Ramsès II était transférée d’Egypte en France, afin de traiter un champignon qui la menaçait. A son arrivée sur le tarmac de l’aéroport du Bourget, près de Paris, l’ancien roi eut droit aux honneurs militaires, rendus par un détachement de la garde républicaine, comme l’ont rapporté à l'époque le journal d’Antenne 2 ou encore le New-York Times.

Dans un documentaire de 2010 intitulé Ramsès II, le grand voyage, Valéry Giscard d’Estaing, président de la République française à l’époque, explique avoir convaincu le dirigeant égyptien Anouar al-Sadate d’accepter le transfert de la momie vers la France en lui promettant de traiter le défunt pharaon "comme un souverain"

Ni cette interview ni aucun article de l’époque n’évoque un passeport donné à la momie.

Elisabeth David, chargée d’études documentaires au département des Antiquités égyptiennes du Louvre a expliqué à l’AFP le 12 octobre que le récit évoquant l’existence d’un passeport n’avait aucun fondement.

Selon elle, la confusion viendrait d’un rapport publié par le Muséum National d’Histoire Naturelle en 1985, dans lequel l’archéologue Christiane Desroches-Noblecourt racontait avoir dû obtenir un "passeport", mot qu’elle écrit entre guillemets, afin de faire sortir d’Egypte la momie de Ramsès II. Pour Elisabeth David, "bien sûr que le gouvernement français ne demande pas à un roi décédé de présenter un passeport, ce terme suggère plutôt l'extrême complexité de l'organisation".

Capture d’écran du rapport du Muséum National d’Histoire Naturelle de 1985

La législation française n’oblige pas les momies à avoir un passeport

"Il n’existe aucun passeport obligatoire dans la législation française pour les personnes humaines non en vie", a expliqué à l’AFP le 13 octobre Mathieu Touzeil-Divina, professeur en Droit public et auteur d’un article sur le droit du défunt publié en 2015. "En cas de transfert, les momies sont considérées dans le cadre de la législation classique des biens. Le terme 'passeport' est donc faux, mais il est vrai que parfois, certaines antiquités nécessitent des autorisations pour être transférées hors d’un Etat".

Rien ne justifierait donc la remise d’un passeport à une momie, rangée par la Cour de justice européenne dans la catégorie des "objets", peut-on lire dans cet arrêt du 10 octobre 1985.

"Avant les années 2000, les momies étaient considérées en général comme des objets, bien qu’il n’y ait pas de législation précise sur le sujet", confirme Laure Cadot, auteure de l’ouvrage En chair et en os : le cadavre au musée, interrogée le 13 octobre 2020 par l’AFP.

Si Ramsès II a reçu un passeport en 1974 celui-ci a été purement "symbolique", poursuit la restauratrice d’objets ethnographiques, en raison de "l’enjeu politique très fort" autour de celui qui est considéré comme l’un des pharaons les plus puissants d’Egypte

Aujourd’hui la législation autour du statut des momies reste floue, explique Laure Cadot : en principe les biens détenus par les musées sont soumis au principe d’inaliénabilité défini dans le code du patrimoine. Dans les faits, certaines exceptions ont été faites : en 2007 par exemple, le tribunal administratif de la ville de Rouen a accepté la restitution d’une tête maorie (datant probablement du XVIIIe siècle) exposée dans le musée de la ville en évoquant le principe de "sauvegarde de la dignité humaine"

Vieille de plus de 3000 ans, restaurée, la momie de Ramsès II est aujourd’hui au Caire, d’où elle n’est jamais repartie depuis son retour de France.