Attention, ce communiqué des Nations Unies sur le trafic d'organes est un faux

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Des publications sur Facebook relayent un texte auquel est apposé le logo de l'Organisation des Nations Unies (ONU). Les internautes qui le partagent prétendent qu'il s'agit d'une "alerte" publiée au sujet du "trafic d'organes" au Moyen-Orient. Or l'ONU a assuré à l'AFP que ce communiqué était un faux, et il n'en existe aucune trace en ligne. Le trafic d'organes est néanmoins un sujet qui préoccupe les organisations internationales au Moyen-Orient et touche particulièrement les populations migrantes dans cette région. 

"ALERTE DES NATIONS UNIES", avertit en lettres capitales un communiqué sur lequel figure le logo bleu azur de l'organisation internationale du même nom. Alarmant, ce texte qui circule sur Facebook et sur Whatsapp affirme que "le marché noir des parties du corps humain est en plein essor au Moyen-Orient" et appelle les internautes à la méfiance au sujet des "fausses agences étrangères qui promettent de vous faire travailler à l'étranger".

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 19 mars 2021

Ce document a été partagé sur plusieurs pages Facebook (1, 2, 3, 4, 5…) et circule aussi sur l'application de messagerie WhatsApp. Une version en anglais a également été massivement partagée sur les réseaux sociaux. 

Un faux communiqué

Pourtant, les Nations Unies n'ont jamais publié une telle alerte. 

En cherchant d'autres publications similaires grâce à l'outil de mesure des réseaux sociaux Crowdtangle, on retrouve une version plus ancienne du même message, publiée sur Facebook le 21 février 2021, et qui contient un lien vers le site de l'Office des Nations Unies contre les drogues et le crime (UNODC). Ce lien conduit à une page introuvable.

Capture d'écran d'une page du site de l'Office des Nations Unies contre les drogues et le crime, réalisée le 19 mars 2021

La consultation des versions ultérieures de cette page sur le site Wayback Machine, qui archive les pages web, permet de constater qu'en décembre 2020, ce lien conduisait vers une note produite par l'UNODC sur le trafic d'organes. Elle détaillait la réponse apportée à ce trafic par l'office des Nations Unies mais ne contenait aucun des éléments des publications virales partagées sur Facebook. 

Capture d'écran d'une page archivée par Wayback Machine du site de l'Office des Nations Unies contre les drogues et le crime, réalisée le 19 mars 2021

Contacté par l'AFP, l'UNODC a confirmé que cette "alerte" était bien fausse. Ce texte "ne provient pas [de l'office des Nations Unies] et contient des informations périmées qui n'ont aucun lien avec les activités actuelles de l'UNODC", a-t-elle assuré.

Par ailleurs, le site web de l'UNODC ne recense aucun communiqué de presse récent au sujet du trafic d'organes au Moyen-Orient.

Infox au Nigéria

Une version anglophone de cette infox relayée par l'agence de presse turque Anadolu et par le site d'actualités nigérian Independent en 2019 attribuait les propos de ce prétendu communiqué à Ikechukwu Attah, responsable national de l'Organisation Internationale pour les migrations (OIM) au Nigeria. 

Joint à l'époque par le site en pidgin nigérian (créole à base lexicale anglaise) de la BBC, Ikechukwu Attah s'était dit "choqué que des journalistes nigérians le citent comme l'auteur de cette déclaration". 

Capture d'écran du site de la BBC en pidgin, réalisée le 19 mars 2021

Le 10 mars, Jorge Galindo, chargé de la communication à l'OIM, a confirmé à l'AFP que ces informations ayant "circulé sur Whatsapp" en 2019  avaient "été attribuées à tort à l'OIM". Ce dernier a précisé que l'organisation avait porté assistance à 500 Nigérians revenus du Moyen-Orient ces trois dernières années. "La plupart d'entre eux sont des migrants en situation de vulnérabilité, et certains ont été victimes de trafic", a-t-il ajouté, même si aucune de ces personnes "n'a communiqué à l'OIM avoir été victime de trafic d'organes". 

Trafic d'organes au Moyen-Orient

Si l'ONU n'a pas publié la mise en garde virale qui circule aujourd'hui sur les réseaux sociaux, elle a récemment mis en ligne son rapport sur la traite d'êtres humains pour l'année 2020, dans lequel elle précise que si la majorité de cette traite concerne plutôt l'esclavage sexuel et le travail forcé, "un petit nombre [des victimes de traite] [...] ont été victimes de trafic d'organes".

Selon l'ONU, c'est en Afrique du Nord, suivie de près par le Moyen-Orient, qu'on en dénombre la proportion la plus importante de victimes.

Capture d'écran de la page 10 du rapport sur la traite d'êtres humains pour l'année 2020 de l'Office des Nations Unies contre les drogues et le crime, réalisée le 19 mars 2021
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Capture d'écran de la page 170 du rapport sur la traite d'êtres humains pour l'année 2020 de l'Office des Nations Unies contre les drogues et le crime, réalisée le 19 mars 2021

 

Selon un rapport de 2017 de l'organisation non gouvernementale (ONG) américaine Global Financial Integrity, les mouvements migratoires dans la région font courir le risque à davantage de personnes d'être victimes de cette exploitation. L'ONG signale que des "migrants voyageant vers Israël en passant par l'Egype ou par l'Afrique du Nord pour se rendre en Europe sont pris pour cible par des passeurs" impliqués dans le trafic d'organes.

 

Elle souligne encore que les réfugiés fuyant la guerre en Syrie "seraient contraints de vendre un rein, de gagner de l'argent pour se construire une nouvelle vie dans la région ou pour payer leur passage en Europe et/ou celui de leur famille". 

 

Le quotidien saoudien Arab News affirmait lui en juillet 2020 que "plus de cinq millions de réfugiés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord [étaient] de potentielles cibles pour le trafic d'organes", tout particulièrement dans des pays déchirés par la guerre comme la Syrie, la Libye ou le Yémen.

Pour lutter contre ce trafic, l'ONU a lancé en 2018 la deuxième phase de son initiative "contre la traite d'êtres humains et le trafic de migrants" en Afghanistan, Iran, Irak et au Pakistan. En 2015, la première étape de ce projet avait été inaugurée dans treize pays partenaires en Afrique, Asie, Europe de l'Est et Amérique Latine. En mai 2021, les Nations Unies lanceront une boîte à outils numérique intitulée TIP.

Ce dispositif aidera les pouvoirs publics locaux à identifier, prouver et poursuivre les trafiquants, dans un contexte économique fragile lié à la pandémie de Covid-19 qui expose encore davantage les plus vulnérables

Marion Lefèvre