Notre-Dame : pourquoi ces vidéos de poutres qui ne brûlent pas ne sont pas pertinentes

Trois vidéos, vues plus de cinq millions de fois, montrent des internautes tenter d'enflammer - en vain - des poutres en bois pour en conclure ou sous-entendre que l'incendie de Notre-Dame est d'origine criminelle. Problème : les conditions de ces expérimentations sont bien trop éloignées de celles de Notre-Dame pour avoir une quelconque valeur, selon plusieurs experts.

Au moins trois vidéos d'internautes s'essayant à la même expérience circulent en ce moment sur les réseaux sociaux. Elles cumulent plus de cinq millions de vues, selon les compteurs Facebook et YouTube. Les trois internautes tentent -- sans y parvenir -- d'enflammer des poutres de chêne ou des planches, et concluent ou sous-entendent qu'il est impossible que la charpente de Notre-Dame ait pris feu sans accélérateur le 15 avril.

Captures d'écrans réalisées sur Facebook et YouTube le 24/04/2019

"Une poutre de 300 ans. Chalumeau : 1200°c", lâche en préambule l'auteur de la première vidéo (en haut à gauche sur la capture d'écran ci-dessus). Pendant près de cinq minutes, la flamme de son chalumeau ne décolle pas de la "poutre en chêne de 300 ans très sèche", "pleine de poussière" qu'il a disposée en extérieur. Son test, vu plus de quatre millions de fois sur Facebook, aboutit à une zone noircie, en cours de combustion lente. "Comme vous pouvez le constater, aucune propogation", conclut le vidéaste amateur, pour qui "chacun se fera son opinion".

La deuxième expérience, elle aussi réalisée en extérieur, réunit d'autres éléments : solives, plomb, paille, nid d'oiseau, plastique et câbles électriques. Les tests durent plus longtemps ("ça fait bientôt une heure que nous essayons de détruire la poutre", affirme à un moment l'auteur de la vidéo) mais la poutre massive, "de 35 ans environ" selon lui, ne s'enflamme toujours pas.

L'internaute à l'origine de la troisième vidéo (en haut à droite sur la capture d'écran), tournée en intérieur, est lui aussi catégorique : "quand on vous dit que c'est pas possible de faire prendre du chêne de 800 ans en un quart d'heure !" Il applique avec un allume-gaz de cuisine sur une planche "de chêne pas très très sec" une flamme pendant 75 secondes. Là encore, la planche ne prend pas feu.

Des conditions d'expérimentation peu représentatives

Au sujet des deux premières vidéos, les experts soulignent d'emblée que tenter de reproduire en extérieur les conditions d'un départ de feu qui a démarré en intérieur n'est pas pertinent.

 "Ce n'est pas un milieu confiné",  explique Gérard Krzakala, ingénieur génie électrique et expert agréé par la Cour de Cassation. "Quand le bois s’échauffe, il dégage des composants gazeux, de la vapeur d’eau et des gazs combustibles qui vont démarrer la flamme", ajoute-t-il. Or, en milieu extérieur, ces composants sont dispersés dans l'air.

"C’est absurde de réaliser une telle expérience à l’air libre, où la moindre énergie dégagée est perdue (...). C’est bien de produire de l’énergie. Mais si elle s’échappe, la pyrolyse du bois ne peut pas se faire", souligne également au Parisien Daniel Joyeux, expert en sécurité incendie auprès de la Cour d’appel de Paris. 

À l'air libre, difficile selon Joël Kruppa, expert auprès de la Cour d'appel de Versailles, d'atteindre les "300°c d'échauffement conduisant à l'inflammation des grosses sections" comme les poutres en chêne de la charpente de Notre-Dame. 

"Pour tester les éléments de construction (portes, cloisons, poutres, poteaux) les laboratoires spécialisés [dans la prévention des risques d'incendie] sont équipés de four d'essais", explique-t-il à l'AFP. "S'il était si facile d'utiliser un chalumeau pour tester ces éléments de construction, ces laboratoires n'auraient pas eu à investir dans de tels équipements."

Pour réaliser leurs tests, ces laboratoires spécialisés, comme CSTB ou Efectis, recréent des structures complètes.

Capture d'écran d'un PDF de la société Efectis

Par ailleurs, rien n'indique, comme l'affirme l'auteur de la troisième vidéo, que l'incendie de Notre-Dame aurait pris en l'espace seulement "d'un quart d'heure".

Chronologie connue de l'incendie de Notre-Dame

Voici les faits : le 15 avril à 18h20, une première alarme incendie se déclenche. Elle donnera lieu à une "levée de doute négative".

BFMTV et le Canard enchaîné ont tous deux rapporté qu'une erreur humaine s'était produite et que les personnes dépêchées pour vérifier un départ d'incendie s'étaient rendues au mauvais endroit. 

À 18h45, une seconde alarme retentit. Un agent de sécurité constate "des flammes de cinq à six mètres de hauteur", rapporte franceinfo.

Les pompiers sont aussitôt prévenus. A 18h52, une fumée épaisse est visible depuis l'extérieur et les premières sirènes de secours résonnent.

Le dernier ouvrier, lui, aurait quitté les lieux à 17h50, selon un porte-parole de l'entreprise Le Bras frères. Il s'est donc passé 55 minutes entre le moment où le dernier ouvrier a quitté les lieux, selon l'entreprise, et le moment où un agent de sécurité a aperçu des flammes.

Geoffrey Fernandez