Non, l'opposant politique congolais Parfait Kolélas n'est pas mort empoisonné au "polonium"

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

L'opposant congolais Guy-Brice Parfait Kolélas, décédé à son arrivée en France par avion médicalisé le 22 mars, au lendemain de l'élection présidentielle au Congo-Brazzaville, a-t-il été empoisonné au "polonium"? C'est ce qu'affirment des publications partagées plus de 300 fois sur Facebook, qui prétendent citer les résultats de "l'autopsie" réalisée par les autorités françaises. En réalité, cette autopsie ne dit rien de tel : les médecins ont conclu à une "insuffisance cardio-respiratoire" compatible avec une contamination au Covid-19, par ailleurs confirmée par les analyses virologiques. Son rival Denis Sassou Nguesso, au pouvoir depuis 36 ans, a été réélu dès le premier tour. 

"Le Président Guy-Brice Parfait Kolélas est mort du poison", plus précisément d'un "empoisonnement au polonium": voilà ce qu'affirment plusieurs publications sur Facebook, partagées massivement depuis le décès de l'opposant politique congolais, mort à son arrivée en France par avion médicalisé le 22 mars, après avoir été testé positif au Covid-19 quelques jours plus tôt. 

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 24 mars 2021

Ces publications, accompagnées parfois de photos ou de vidéos du responsable politique, et qui prétendent pour certaines s'appuyer sur les résultats de l'autopsie réalisée par les autorités françaises, cumulent plus de 300 partages depuis le 22 mars sur Facebook (1, 2, 3, 4…).

Elles circulent alors que l'élection présidentielle du 21 mars, à laquelle Guy-Brice Parfait Kolélas était candidat, a conduit à la victoire du président sortant Denis Sassou Nguesso, maître du Congo-Brazzaville depuis 1979 (avec une brève interruption entre 1992 et 1997): ce dernier a été réélu dès le premier tour du scrutin selon les résultats provisoires de la Commission électorale.

"Insuffisance cardio-respiratoire due à une pneumopathie"

Pourtant, rien ne permet d'étayer la thèse d'un empoisonnement, notamment au "polonium" - une substance radioactive particulièrement toxique.

L'autopsie, réalisée dans le cadre d'une enquête pour "recherche des causes de la mort" ouverte par le parquet de Bobigny (Nord-Est de Paris), n'a pas fait état de trace de poison. Elle a revanche révélé que les poumons de l'homme politique de 61 ans, diagnostiqué positif au Covid-19 dès la mi-mars, "étaient très altérés".

Les médecins ont "conclu à une insuffisance cardio-respiratoire due à une pneumopathie diffuse sévère bilatérale compatible avec la constatation médicale congolaise de Covid 19", a indiqué le parquet dans un communiqué publié mercredi 24 mars au soir. "La contamination au virus SARS-CoV-2" a par ailleurs été "confirmée par la virologie moléculaire", précise le communiqué.

Contacté par l'AFP quelques heures avant l'annonce de ces résultats, un ami proche de Guy-Brice Parfait Kolélas avait assuré que "rien ne [permettait] en l’état actuel des choses d’évoquer un empoisonnement".

Il s'agit d'une "fausse histoire", avait confirmé l'opposant Jean-Jacques Yhombi Opango, allié politique de M. Parfait Kolélas et qui a fait campagne à ses côtés durant l'élection présidentielle. "Celui qui l'a affichée sur les réseaux sociaux a voulu juste faire du buzz", avait-il dénoncé.

Son état "s'est aggravé" dans l'avion

Testé positif au coronavirus dans la dernière ligne droite de l'élection présidentielle, Guy-Brice Parfait Kolélas, 61 ans, avait été hospitalisé le 19 mars 2021 dans une clinique de Brazzaville, puis transporté par avion médicalisé vers Paris dans la nuit du 21 au 22 mars.

Selon le parquet, "l’avion a effectué deux escales, au Tchad et en Algérie". "Lors du décollage depuis l’Algérie, l'état de santé" de M. Kolelas "s'est aggravé", a-t-il ajouté, en précisant qu'un "médecin sanitaire" ainsi que le "médecin de famille" de l'opposant politique "étaient présents à bord de l’avion".

Son décès a finalement "été constaté le 22 mars 2021 à 1 heures 40 alors que l’avion qui le transportait depuis Brazzaville avait atterri à 1 heures 35 à l’aéroport de Paris-Le Bourget",  indique le parquet, qui a confié l'enquête à la brigade criminelle de la police judiciaire.

Parmi les publications virales, quelques-unes relayent en plus du texte une vidéo - ou des captures tirées de cette vidéo - montrant Guy-Brice Parfait Kolélas sur un lit d'hôpital, équipé d'un  masque d'assistance respiratoire.

Cette vidéo est véridique, mais elle n'a aucun lien avec les rumeurs qui circulent au sujet d'un prétendu empoisonnement : M. Kolélas l'a publiée le 20 mars, à la veille des élections. A bout de souffle et au bord de "la mort", il y exhorte ses partisans à aller voter pour le "changement". "Il en va de l'avenir de vos enfants", insiste l'opposant, avant de remettre son masque et de se rallonger.

Rêves d'"alternance" politique 

L'opposant rêvait d'imposer l'"alternance" face à l'indéboulonnable chef de l'Etat Denis Sassou Nguesso, 77 ans dont 36 au pouvoir, lors des élections présidentielles qui se sont déroulées le 21 mars au Congo-Brazzaville. 

Le président par intérim du Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral (MCCDI) Guy Brice Parfait Kolélas s'adresse à ses partisans à Brazzaville, le 17 mars 2016, quelques jours avant les élections présidentielles (AFP / Marco Longari)

Parfait Kolélas ("Pako", pour les intimes), économiste de formation, était arrivé en politique sur les conseils de son père, Bernard Kolélas, disparu en 2009 après avoir lutté contre le colonialisme et tous les régimes qui ont dirigé le Congo depuis son indépendance en 1960.

Ce cadre à la retraite, diplômé puis enseignant en France et proche de plusieurs cadres du parti d'extrême droite Rassemblement National, se disait prêt à réaliser l'alternance au regard de sa "base électorale", constituée des membres de la communauté lari de ce pays de 5,2 millions d'habitants à l'histoire politique mouvementée.

Il avait vécu l'exil à la fin des années 1990 avant de pouvoir revenir dans son pays à la faveur d'un accord interpartisan conclu entre le parti de son père et le pouvoir en place. Il avait ensuite été nommé ministre à plusieurs reprises et classé deuxième lors des élections présidentielles contestées de 2016.

Des partisans du président par intérim du Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral (MCCDI) Guy Brice Parfait Kolélas célèbrent la deuxième place de leur candidat, aux élections présidentielles, dans le quartier général du candidat à Brazzaville, le 23 mars 2016 (AFP / Marco Longari)

Victoire écrasante du président sortant

M. Sassou Nguesso a de nouveau distancé son désormais défunt rival lors du premier tour des élections présidentielles du 21 mars : il a été réélu à la tête du Congo-Brazzaville avec 88,57% des voix, selon les résultats provisoires de la Commission électorale annoncés le 23 mars par le ministre de l'Intérieur, contre 7,84% pour Guy-Brice Parfait Kokélas.

Des partisans du président réélu Denis Sassou Nguesso rassemblés pour fêter les résultats de l'élection présidentielle devant le quartier général du parti au pouvoir, le Parti congolais du travail (PCT) à Brazzaville, le 23 mars 2021. (AFP / Alexis Huguet)

Le décès de son principal opposant conforte le pouvoir absolu de "DSN", arrivé pour la première fois au pouvoir en 1979. Aujourd'hui, sa réélection écrasante le rapproche du  club des dirigeants autoritaires cumulant plus de 40 ans au pouvoir. Seul à bord, "l'Empereur", tel que l'ont surnommé ses homologues ivoirien et guinéen, se montre de plus en plus intraitable avec ceux qui osent défier son pouvoir à la tête du Congo Brazzaville.

En 2015, Denis Sassou Nguesso avait changé la constitution pour se maintenir au pouvoir encore au moins trois mandats. Il a ensuite été réélu en 2016 dès le premier tour avec plus de 60% des voix, devançant largement Guy-Brice Parfait Kolélas, crédité de 15%, à l'issue d'une campagne bien plus disputée que le millésime 2021.

Sans incident, et sans passion non plus, la campagne 2021 aura été marquée par l'omniprésence de M. Sassou, qui a placé en tête de ses priorités la paix, la jeunesse et le développement de l'agriculture pour sortir du tout-pétrole et de la dépendance aux importations. Des projets similaires à son ancienne promesse d'utiliser la rente pétrolière pour développer des grands projets d'infrastructures. 

Des travailleurs réhabilitent des champs et des plans d'eau à Mindouli, dans la région en guerre de Pool, dans le sud du Congo-Brazzaville, le 24 juillet 2019. (AFP / Samir Tounsi)

Ce programme a été plombé depuis 2014 par une grave crise socio-économique, marquée par la baisse des cours de l'or noir. La pauvreté reste largement répandue et les détracteurs du président dénoncent son train de vie somptuaire, la corruption qui gangrène la sphère publique ou encore l'emprise de sa famille comme de son ethnie mbochi sur l'Etat.

Marion Lefèvre