Non, le pape n'appelle pas à "réécrire la Bible" parce que "Dieu s'est trompé" sur l'homosexualité

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Une vidéo cumulant plus de 500 partages depuis le 29 octobre et sous-titrée en français montrerait selon des internautes le pape expliquer en italien qu'il faudrait "réécrire la Bible" car "Dieu s'est trompé" au sujet des homosexuels. Il appellerait aussi les chrétiens, notamment africains, à leur "donner une chance". Or, les sous-titres français sont fantaisistes et ne retranscrivent pas du tout les propos du pape François dans cette interview. 

Installés dans des sièges capitonnés, le pape et un journaliste se font face. Le pontife répond à l'interview en italien. Il parle lentement, et semble peser ses mots. 

Cette vidéo cumulant plus de 500 partages (1, 2) sur Facebook depuis le 29 octobre prouverait que la "Bible (est) en cours de modification", selon les internautes qui les publient.

Le pontife reconnaîtrait ainsi face à un journaliste que la Bible "est une tradition européenne, et que l'homosexualité en fait partie" et appellerait les chrétiens, notamment africains, à les "accepter".

Capture d'écran d'une vidéo Facebook, réalisée le 5 novembre 2020

Cette interview détournée a émergé sur la Toile quelques jours après la présentation d'un documentaire, fin octobre, à la Fête du cinéma à Rome dans lequel le pontife tient des propos en faveur de l'ouverture de l'union civile aux personnes homosexuelles.

Or, les propos du pape François dans la vidéo virale sont traduits de manière fantaisiste: les sous-titres en français n'ont rien à voir avec ses déclarations en italien. 

Traduction fantaisiste

Dans les commentaires sous la vidéo, une internaute très indignée relève que les sous-titres n'ont rien à voir avec les propos tenus par le pape en italien et propose une traduction plus fidèle. 

Capture d'écran d'un commentaire Facebook, réalisée le 5 novembre 2020

L'AFP a également traduit les paroles du pape François en se fondant sur cette première proposition. Voici ce que le pontife dit :

"Nombre de fois, nous, croyants - quand je dis croyant, je dis chrétien -, avons un témoignage triste et mauvais. Nous disons être chrétiens et avoir un Père mais nous vivons, je ne dirai pas comme des animaux, mais comme des non-croyants, sans foi, et nous vivons aussi en faisant le mal... Ce n'est pas l'amour, mais la haine, la compétition, les guerres... D'après vous aujourd'hui le Nom de Dieu est-il sanctifié ? [Avec] les Nigérianes, les filles enlevées par Boko Haram, est-il sanctifié ? Quand les chrétiens luttent entre eux pour le pouvoir, est-il sanctifié ? Dans la vie de ceux qui engagent un tueur à gage pour résoudre un problème... Est-il sanctifié dans la vie de ceux qui ne prennent pas soin de leurs enfants ? Le nom de Dieu n'est pas sanctifié dans ces cas-là... (...) Moi aussi quelques fois quand je vais prier, je m'endors... Sainte Thérèse de Lisieux disait qu'elle aussi elle faisait cela, et que cela plaisait au Seigneur, à Dieu, au Père (...) Le psaume 129 ou 139 dit : 'Je suis devant Dieu comme un enfant dans les bras de son Père'. C'est une des nombreuses manières à travers lesquelles le nom de Dieu est sanctifié."

Rien à voir, donc, avec les paroles qui lui sont prêtées.

Par ailleurs, l'AFP n'a pas retrouvé la trace, en dehors de cette vidéo virale, de tels propos tenus par le pape.

Une autre publication, partagée près de 1.000 fois sur Facebook depuis le 3 novembre, reprend cette traduction en la faisant passer pour des propos tenus par le pape François dans la légende d'une photo, sans partager toutefois la vidéo de l'interview.

Une série d'interviews à la télévision italienne

Dans le coin inférieur gauche de la vidéo se trouvent les mots "Padre Nostro". Et à l'opposé, dans le coin supérieur droit, on distingue le logo d'une chaîne de télévision, "TV2000". 

Une recherche sur Google avec les mots-clés "padre nostro interview TV2000" mène à une vidéo YouTube publiée par la chaîne italienne. Dans la description de cette vidéo figure le nom de Don Marco Pozza, vraisemblablement celui du journaliste qui interviewe le pontife. 

Une deuxième recherche, sur YouTube cette fois, avec les mots-clés "don marco pozza poppolo padre nostro" ("don marco pozza pape notre père" en italien) permet d'arriver à l'ensemble des interviews du pape réalisées par ce journaliste, neuf volets d'à peu près 50 minutes chacun. 

La description de ces interviews permet de comprendre qu'elles s'inscrivent dans le cadre d'une émission de télévision italienne lancée le 25 octobre 2020, intitulée "Padre Nostro", où "le pontife parle de la paternité de Dieu avec Don Marco Pozza, un jeune aumônier de la prison de Padoue", comme l'explique le site de TV2000. 

Capture d'écran du site de Tv2000 (traduction par Google Translate), réalisée le 5 novembre 2020

Grâce à la traduction authentique des paroles du pape dans la vidéo, l'AFP a pu retrouver précisément l'extrait viral. 

Le pape parle de "nom de Dieu (...) sanctifié" dans celui-ci : en consultant le début de la deuxième vidéo parmi les neufs diffusées par TV2000, intitulée "Sia santificato il tuo nome" ("Que ton nom soit sanctifié", en français) on retombe presque directement sur l'extrait mal traduit dans la vidéo Facebook, à partir de 1 minute et 7 secondes.

Prise de position sur les unions civiles pour les homosexuels

Un peu plus d'une semaine avant la publication de cette vidéo, de nouveaux propos du pape au sujet des unions civiles pour les personnes homosexuelles avaient été dévoilés lors de la projection à Rome d'un documentaire intitulé "Francesco", réalisé par Evgeny Afineevsky. 

Dans celui-ci, le pontife déclarait en effet que "les personnes homosexuelles ont le droit d'être en famille. Ce sont des enfants de Dieu, elles ont le droit à une famille".

Le pape François, masqué, participe à une prière oecuménique pour la paix avec d'autres représentants religieux dans la basilique Sainte-Marie d'Aracœli, située au sommet du Capitole, le 20 octobre 2020 (Andreas Solaro / AFP)

"Ce qu'il faut, c'est une loi d'union civile, elles ont le droit à être couvertes légalement. J'ai défendu cela", soulignait-il encore. 

Il reste toutefois fermement opposé à leur "mariage", en droite ligne avec le dogme de l'Eglise. 

Sollicités, des fidèles lesbiennes, gays, bis et transgenres (LGBT) ont évoqué "un geste fort" qui "ne changera rien au quotidien" mais qui peut "faire reculer l'homophobie", comme l'AFP l'a relaté. 

Dix jours après la polémique suscitée par ces déclarations, le Vatican est sorti de son silence pour préciser dans une note interne que le pape François n'avait aucunement remis en cause le dogme du mariage entre un homme et une femme.

Marion Lefèvre