Non, le général sénégalais Birame Diop n'a pas été destitué, mais part à la retraite

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

Sur Facebook, des internautes affirment que le chef d’Etat Major général des armées (CEMGA) du Sénégal, Birame Diop, a été démis de ses fonctions pour s’être opposé à l’intervention des troupes sénégalaises lors des manifestations qui ont secoué le pays début mars. Cette affirmation est fausse : le général a bien été remplacé mais ce changement, lié à son départ à la retraite, était prévu depuis la parution d'un décret présidentiel en décembre 2020. Cheikh Wade remplacera Birame Diop à cette fonction à compter du 30 mars 2021. 

"URGENT : le General Birame Diop Destituè pour avoir PROTÈGÈ SON PEUPLE" lors des troubles qui ont secoué le Sénégal début mars, prétendent plusieurs publications très partagées sur les réseaux sociaux sénégalais. Accolée au texte, une photo du général en uniforme bleu qui semble s'adresser aux micros qui lui sont tendus, l'air contrarié. 

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 15 mars 2021

Ces publications circulent depuis le 12 mars sur Facebook (1, 2, 3) et cumulent plus de 300 partages. La plus virale a été publiée sur une page Facebook se réclamant du Pastef-Les Patriotes, un parti politique créé en 2014 par le principal opposant politique sénégalais, Ousmane Sonko. 

Au cours de la semaine du 3 au 10 mars, le Sénégal a été le théâtre d'affrontements entre jeunes et forces de l'ordre après l'arrestation de M. Sonko, troisième de la présidentielle de 2019 et pressenti comme un des principaux candidats à celle de 2024. Ces manifestations, marquées par de nombreux pillages, ont fait au moins cinq morts - onze selon le collectif à l’origine des manifestations.

Arrêté officiellement pour trouble à l'ordre public, Ousmane Sonko est visé depuis début février par une plainte pour viols déposée par une employée d'un salon de beauté dans lequel il allait se faire masser. L’opposant politique, qui nie les faits, assure s’être rendu dans cet établissement afin de soulager ses maux de dos.

Les manifestations ont conduit le gouvernement à déployer un important dispositif sécuritaire dans la capitale, en particulier le 8 mars, date à laquelle M. Sonko a été remis en liberté sous contrôle judiciaire et inculpé. Des véhicules blindés ont ainsi été mobilisés dans plusieurs quartiers de Dakar.

Un décret présidentiel de décembre 2020

Contrairement à ce qu'affirment les publications virales, M. Diop n'a cependant pas été destitué après s'être opposé à l'intervention des forces sénégalaises face aux manifestants: son départ, ainsi que la nomination de Cheikh Wade à son poste, avait été annoncé par un décret présidentiel en décembre 2020, soit près de trois mois avant les manifestations. 

"A compter du 30 mars 2021, le général de corps d'armée Cheikh WADE (...) est nommé Chef d'Etat-major général des Armées en remplacement du général d'armée aérienne Birame DIOP", stipule en effet ce texte. M. Diop sera lui "admis dans la 2e section (réserve) des cadres de l'Etat-major général" à partir de cette date, est-il précisé. 

Ce décret a été signé le 7 décembre 2020 par le président sénégalais Macky Sall, comme en témoigne la signature qui y est apposée.

Décret n°2020-2325 trouvé sur le site pressafrik.com, enregistré le 15 mars 2021

Bien que ce texte soit introuvable sur le site de la présidence du pays, il est "tout à fait" authentique, a déclaré à l'AFP la Direction de l'information et des relations publiques des armées (Dirpa) sénégalaise, qui a par ailleurs refusé de communiquer davantage au sujet de cette "fausse information".

L'administration avait déjà démenti le 12 mars sur Twitter toute "destitution" de Birame Diop en lien avec les troubles au Sénégal, en précisant que son départ était dû au dépassement de "la limite d'âge" et officialisait sa retraite.

Le décret présidentiel avait été relayé en décembre par plusieurs médias sénégalais (1, 2, 3). Ceux-ci ont récemment chroniqué (1, 2, 3) la "visite d'adieu" du général à un poste de commandement dans la région de Kaolack (sud-ouest). Lors de ce déplacement, le militaire a appelé selon l'agence de presse sénégalaise (APS) à une meilleure collaboration entre les forces armées et la population, évoquant "une insécurité humaine [que l'armée] ne pourra pas prendre en charge si nous ne créons pas les conditions de confiance qui doivent exister entre nous-même et nos populations". 

"Nous avons besoin d'une armée debout qui travaille dans des conditions optimales pour pouvoir faire face à ces défis nombreux, complexes et ambigus", a-t-il encore plaidé.

Comme en témoigne cette page du site web du ministère des armées du pays, M. Diop a également fait ses adieux il y a quelques jours à la zone militaire 2, qui couvre les régions de Saint-Louis, Louga et Matam (nord). 

Retombée des tensions

Au Sénégal, les tensions sont retombées le 8 mars, au lendemain de la libération de M. Sonko et d'une allocution du président Macky Sall appelant à "l'apaisement". La journée de "manifestation pacifique" prévue le 13 mars, qui faisait craindre une nouvelle flambée de violence, a été reportée sine die par le "Mouvement pour la Défense de la Démocratie" (M2D), mouvement de contestation qui soutient Ousmane Sonko.

Ce collectif récemment créé, qui inclut le parti Pastef-Les Patriotes d'Ousmane Sonko, avait lancé un appel aux rassemblements dans l'après-midi sur la place de la Nation à Dakar et ailleurs dans le pays. 

Des partisans du principal candidat d'opposition Ousmane Sonko se rassemblent après la libération de l'homme politique à Dakar, le 8 mars 2021. (AFP / John Wessels)

Ce report a été décidé après un appel à l'apaisement des milieux musulman et chrétien.  Dans un communiqué publié le 12 mars, les khalifes généraux (dirigeants) des grandes confréries musulmanes, très influentes au Sénégal, et les représentants de l'Eglise catholique, ont invité la majorité, la société civile et l'opposition "à poursuivre le travail déjà entamé dans le sens de la pacification".

En réponse, le mouvement de contestation a transmis un "mémorandum en 10 points", disant espérer que les guides religieux trouveront "pour une fois une oreille attentive auprès du président Macky Sall pour une paix durable dans le pays". 

Dans son cahier de revendications, le M2D exige notamment la "libération immédiate" de ceux qu'il considère comme des "prisonniers politiques" et que l'on mette "fin immédiatement au complot politico-judiciaire fomenté contre Ousmane Sonko". Il réclame également que soit reconnue "publiquement l'impossibilité constitutionnelle et morale" du président Macky Sall "à briguer un troisième mandat" en 2024.

M. Sall, 59 ans, élu en 2012 et réélu en 2019, maintient le flou sur l'éventualité d'une troisième candidature à la présidentielle, malgré la limite de deux mandats instaurée après une révision constitutionnelle approuvée en 2016.

Comme les opposants, l'organisation internationale Human Rights Watch (HRW) a réclamé une enquête indépendante dans un communiqué daté du 12 mars. "Les décès récents de manifestants ainsi que les blessures devraient faire l'objet d'enquêtes crédibles et les membres des forces de sécurité ayant fait un usage illégal ou excessif de la force devraient être traduits en justice", a déclaré l'ONG.