Non, il n'y a pas eu "700 coups d'Etat en Afrique en 70 ans"

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Un tweet partagé plus de 400 fois et aimé plus de 810 fois depuis le 18 août affirme qu'il y aurait eu "700 coups d'Etat en Afrique en 70 ans". C'est faux : selon plusieurs bases de données académiques, le nombre de tentatives de coups d'Etat sur le continent africain depuis les années 1950 s'établirait entre 206 et 386. 

"700 coups d'Etat en Afrique en 70 ans", affirme l'internaute. "Qu'est-ce que cela a apporté à l'Afrique?"

Capture d'écran d'un tweet prise le 20 août 2020.

En réponse à ce tweet partagé plus de 400 fois depuis le 18 août 2020, certains utilisateurs du réseau social s'étonnent ("Ca en fait autant que ça ?"), d'autres ironisent ("Une histoire riche de coups d'Etat !"), d'autres enfin s'émeuvent ("Rien sauf la désolation et désespoir"). 

Capture d'écran de plusieurs tweets prise le 20 août 2020.

Or non, il n'y a pas eu autant de coups d'Etat que ce que l'internaute prétend : selon plusieurs bases de données américaines élaborées par des chercheurs, il y aurait eu entre 101 et 386 tentatives de coups d'Etat sur le continent africain.

La largeur de cette fourchette s'explique par le fait que les différentes bases de données consultées définissent et donc comptabilisent différemment les coups d'Etat. 

Les chercheurs Jonathan Powell et Clayton Thyne, auteurs de la base de données Coups In The World, 1950-Present, régulièrement actualisée sur le sujet, considèrent par exemple qu'un coup d'Etat est "une tentative illégale et délibérée d'évincer le pouvoir en place par des militaires ou d'autres membres de l'élite de l'appareil d'Etat", une définition qui est aussi celle du dictionnaire Larousse.

Capture d'écran du site du Larousse prise le 20 août 2020.

"Sept cent coups d'Etat en Afrique, cela me semble extraordinairement élevé", commente Jonathan Powell, maître de conférences en sciences politiques à l'université de Floride centrale contacté par l'AFP le 19 août.

Avec Clayton Thyne, professeur de science politique à l'université du Kentucky joint le même jour par l'AFP, ils dénombrent plutôt 206 tentatives de coups d'Etat et parmi celles-ci, 101 tentatives réussies (dans lesquelles le groupe souhaitant prendre le pouvoir reste en place pour plus d'une semaine) sur le continent africain. 

Néanmoins, ce seuil d'une semaine reste "arbitraire", reconnaît Jonathan Powell. Une semaine "était un délai suffisamment long pour décréter qu'un coup a réussi, mais pas assez long pour que d'autres facteurs rentrent en jeu".

"D'autres chercheurs tenaient des bases de données qui incluaient les rumeurs sur l'existence d'un coup, par exemple", ajoute Clayton Thyne.

"Cela ne nous convenait pas. Des dirigeants peuvent faire courir une rumeur qu'un coup se prépare pour réprimer l'opposition, par exemple", poursuit-il, sans que ce complot ne soit avéré.

Elargir la définition aux mutineries et aux guerres civiles peut également gonfler le chiffre final. "Mais ça n'a aucun sens", s'amuse Clayton Thyne : "Si on veut compter combien de personnes ont un rhume, on n'ajoute pas ceux qui ont une grippe au calcul !"

D'autres bases de données aux définitions plus larges

Deux autres bases de données (américaines également) recensent les coups d'Etat en adoptant des définitions plus souples. 

Le Coup D'etat Project (CDP), lancé par le Cline Center, un centre de recherches affilié à l'université de l'Illinois aux Etats-Unis, intègre lui onze différents types de "coups d'Etat", des complots aux révoltes populaires en passant par les passations de pouvoir avec médiation internationale.

Selon le CDP, il y aurait eu 386 complots, tentatives de coup ou coups d'Etat avérés depuis les années 1950 en Afrique.

Une autre base de données, intitulée Coup d'Etat Events, 1946-2018, est publiée par le Center for Systemic Peace, une organisation à but non lucratif qui étudie la violence politique à travers le monde.  

Le centre utilise une définition pour les coups d'Etat similaire à celle de Jonathan Powell et Clayton Thyne : "une prise du pouvoir exécutif par la force d'une faction dissidente ou issue de l'opposition qui appartient à l'élite du pays et qui conduit à un changement substantiel de dirigeants et de politique". 

Capture d'écran du Codebook de la base de données du Center for Systemic Peace, prise le 21 août 2020.

Mais elle intègre quatre types de coups d'Etat : non seulement les tentatives qui ont échoué et celles qui ont réussi, mais également les complots et les coups d'Etat "présumés".

Monty G. Marshall et Donna Ramsey Marshall, les deux chercheurs à l'origine de cette base de données, comptabilisent donc 383 tentatives (réussies ou non), complots ou coups d'Etat présumés en Afrique entre 1946 et 2018. 

Dans le cas du Mali par exemple, le Center for Systemic Peace comptabilise l'accusation et la condamnation de plusieurs militaires en décembre 1980. Ils se seraient rendus coupables de tentatives d'assassinat du président de l'époque, Diocounda Traoré, et de coup d'Etat, comme nous l'expliquions dans une dépêche de 1981.

Jonathan Powell et Clayton Thyne n'ont, eux, pas pris en compte cet événement dans leur jeu de données. Le Cline Center comptabilise lui l'événement comme une "tentative".

L'Afrique se distingue-t-elle des autres continents en nombre de coups d'Etat ?

Au total, le continent africain compte davantage de coups d'Etat (réussis ou non) que les autres continents depuis les années 1950, selon les données de Coups In The World. 

Mais les Amériques, par exemple, ne se situent pas loin derrière : de 1950 à aujourd'hui, 146 tentatives de coups d'Etat ont été enregistrées, dont 70 ont réussi.

* L'Egypte et la Libye sont incluses. Source : Coups In The World, 1950-Present, Jonathan Powell et Clayton Thyne.

 

"Il faut cependant garder en tête que le continent africain est celui qui compte le plus de pays", nuance Jonathan Powell. 

Selon lui, les coups d'Etat sont moins fréquents depuis les années 1990, mais ce ralentissement a été moins marqué en Afrique. Parmi les tentatives et coups d'Etat recensés depuis 2000 par exemple, 39 sur 52 se sont déroulés sur le continent. 

Comment expliquer cette évolution ? "Il y a une connexion très forte entre le niveau de développement économique, la croissance et les coups d'Etat", analyse-t-il. 

"L'Afrique ne présente aucune spécificité qui la rend plus sujette aux coups d'Etat, si on exclut les conditions économiques."

Son collègue Clayton Thyde abonde : "On constate toujours une corrélation entre le développement économique et les coups d'Etat, parce que des institutions plus fragiles économiquement sont plus instables", résume-t-il. "Mais il faut ajouter que les pays africains sont très jeunes."

Cette dernière analyse est partagée par Jonathan Powell, qui reconnaît le lien avec la colonisation par les pays européens d'une grande partie du continent. 

Néanmoins, l'amélioration des conditions économiques dans les vingt dernières années à travers la région a conduit à une "baisse du nombre de coups", observe ce dernier, comme il l'avait déjà constaté dans un article académique en 2016.

Enfin, l'environnement régional et international joue, selon Clayton Thyne, sur la probabilité qu'un coup se produise. "L'Union européenne et les Nations unies s'expriment très clairement contre les coups, peu importe qui ils renversent. Ce qui fait que chaque général qui réfléchit à un coup sait qu'il va probablement être condamné et/ou puni [par la communauté internationale]."

S'exprimant sur Twitter, l'Union africaine a par exemple suspendu le Mali au lendemain du coup d'Etat dans la nuit du 17 au 18 août "jusqu'au retour de l'ordre constitutionnel", comme nous l'expliquions dans cette dépêche.

Comment qualifier le coup d'Etat en 2020 au Mali ?

"De notre côté, cet événement sera au moins comptabilisé comme une tentative", commente Jonathan Powell, tout en attendant qu'une semaine passe pour savoir si elle a réussi selon les critères que lui et son collège ont retenu. 

Dans la nuit du 18 au 19 août, une mutinerie de soldats maliens réunie sous le nom de Comité national pour le salut du peuple (CNSP) s'est en effet transformée en coup d'Etat. Les militaires qui ont pris le pouvoir et ont poussé le président Ibrahim Boubacar Keïta à la démission.

Des soldats maliens sont acclamés lors de leur arrivée sur la place de l'Indépendance à Bamako, au Mali, le 18 août 2020.

Ils ont promis d'organiser des élections générales "dans des délais raisonnables" afin de "permettre au Mali de se doter d'institutions fortes".

Le mouvement d'opposition M5-RFP, qui a mené des manifestations de masse contre le gouvernement déchu, a récusé quant à lui le terme de "coup d'Etat". 

Les pays voisins du Mali, réunis en Sommet extraordinaire, ont réclamé le 20 août le "rétablissement" du président Keïta et décidé d'envoyer une délégation à Bamako en vue d'un "retour immédiat à l'ordre constitutionnel".

Le Conseil de sécurité des Nations unies a appelé le 19 août les soldats mutinés à "regagner sans délai leurs casernes" et à libérer "immédiatement" tous les dirigeants arrêtés.

Le CNSP mis en place par les militaires et dirigé par un colonel de 37 ans, Assimi Goïta, a appelé la population à retourner au travail et les marchés ont rouvert à Bamako.
 

Marion Lefèvre