Non, des Congolais n’ont pas été expulsés dimanche 1er mars après des incidents à Paris

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Une centaine de pages Facebook africaines ont relayé l’information selon laquelle “51 Congolais ont été expulsés de France” le 1er mars après des incidents deux jours plus tôt à Paris, en marge d'un concert de la star congolaise Fally Ipupa. C’est faux: aucun cas d’expulsion n’a été enregistré par les autorités congolaises, aucun avion venant de France n’a atterri à Kinshasa dimanche et les photos qui accompagnent ces affirmations remontent à plusieurs années. 

Une trentaine de véhicules et des poubelles incendiés, la partie souterraine de la gare de Lyon envahie de fumée et évacuée, le trafic métro et RER perturbé…

Le 28 février en fin de journée, des heurts ont opposé à Paris forces de l'ordre et opposants congolais en exil -baptisés "combattants"- qui entendaient dénoncer la tenue à Paris d’un concert de la star de rumba congolaise Fally Ipupa, accusé d’être proche du pouvoir en place en République démocratique du Congo (RDC).

Au moins 71 personnes ont été interpellées par les forces de l’ordre françaises lors de cette soirée. Deux ont été jugées en comparution immédiate lundi, et condamnées respectivement à trois mois de prison avec sursis et à un an de prison, dont six mois avec sursis mise à l'épreuve, a indiqué à l’AFP le parquet de Paris. Au moins deux autres le seront dans les prochains mois.

Mais depuis le lundi 2 mars, de nombreuses pages Facebook africaines (en RDC, Côte d’Ivoire, Burkina Faso…) affirment qu'une cinquantaine de ces “casseurs” ont également été expulsés de France la veille au soir. Une information rapidement devenue virale sur les réseaux sociaux.

(Capture d’écran Crowdtangle datée du 04 mars 2020)

 

“Les casseurs du concert de Fally Ipupa rapatriés”, affirme ainsi une page ivoirienne intitulée Kpoklé.com, photos à l’appui. Le post a été partagé plus de 700 fois.

Une autre publication, partagée 260 fois et datant du même jour, détaille: “Près de 51 Congolais ont été expulsés de la France pour trouble à l'ordre public et vandalisme ils ont regagné leur capital capitale Kinshasa dans la soirée du dimanche, ainsi prend fin l'aventure de 51 Congolais partis en France pour un avenir meilleur”

D’autres affirment qu’il s’agit d’un avion Air France qui a atterri “aux environs de 19 heures” à l’aéroport international Ndjili de Kinshasa.

Aucun vol de France n'a atterri à Kinshasa le dimanche 1er mars

Pourtant, aucun avion en provenance de France n’a atterri ce jour-là à l’aéroport de Ndjili, selon le site flightaware.com spécialisé dans le suivi des vols privés et commerciaux à travers le monde.

(Capture d’écran FlightAware datée du 06 mars 2020)

Un haut responsable de la Direction générale de la migration (DGM) à Kinshasa a également assuré à l’AFP qu’il n’y a eu “aucun vol en provenance de la France avec des Congolais expulsés”.

Les autorités françaises n'ont, elles, pas répondu aux demandes de l'AFP sur le sujet.

Procédure spécifique

Certains posts Facebook citaient comme source Yves Kambala, ancien journaliste chroniqueur musical aujourd’hui administrateur-gérant du stade des Martyrs à Kinshasa. Contacté par l’AFP, ce dernier a dénoncé un piratage de son compte.

“C’est faux. Je n’ai jamais déclaré que les Congolais résidents en France ont été expulsés deux jours après le concert de Fally Ipupa. Je connais un peu le système français et je sais que c’est quasi impossible d’expulser un étranger en deux jours”, a-t-il déclaré.

Une source à l’aéroport de Kinshasa contactée par l’AFP abonde. “Le refoulé est un statut à part qui exige une procédure particulière. Les autorités françaises contactent en amont les autorités congolaises pour signaler un cas d’expulsion”, explique-t-elle.

Sur le site du service public français, qui détaille la procédure d’expulsion, il est en effet mentionné que “sauf en cas d’urgence absolue, le préfet ou le ministre de l’intérieur doit convoquer (l'interéssé) devant une commission avant de prendre sa décision”

La personne concernée doit être informée par un “bulletin spécial” le convoquant pour être entendu devant une commission d'expulsion (Comex). Ce bulletin doit être “notifié au moins 15 jours avant la réunion de la commission soit par un policier à son domicile, soit en prison”, explique le site. 

D'où viennent les photos ? 

Quatre photos reviennent constamment dans les publications.

En réalisant pour chacune d’entre elles une recherche d’images inversée sur différents moteurs de recherche, on s’aperçoit qu’elles existaient sur internet bien avant le concert de Fally Ipupa. 

Photos 1 et 2

(Capture d'écran Facebook datée du 04 mars 2020)

Dans cette combinaison de photos, l'image du haut a en réalité été prise par un journaliste de l’AFP à l’aéroport d’Abidjan le 28 janvier 2014. On la retrouve dans la banque d’images de l’AFP

(Capture d'écran AFP Forum datée du 06 mars 2020)

Pour celle du bas, l’AFP n’est pas arrivée à la localiser et la dater précisément. Mais il apparaît qu’elle est utilisée par de nombreux sites depuis au moins 2014, pour illustrer notamment des situations d’expulsions d’Africains.

Photo 3

(Capture d’écran OIM datée du 04 mars 2020)

Cette autre publication présente une photo avec un homme en tee-shirt bleu dans l'allée d'un avion rempli de passagers noirs. 

Cette image est tirée du site de l'Organisation internationale des migrants (OIM), où elle illustrait un article intitulé “ Les Pays-Bas aident les migrants bloqués à rentrer chez eux depuis la Libye”. 

Le logo de l’OIM est d’ailleurs reconnaissable sur le tee-shirt de l’homme qui se tient debout.

(Capture d’écran OIM datée du 04 mars 2020)

Photo 4 

(Capture d’écran Facebook datée du 04 mars 2020)

Cette photo, montrant des personnes noires descendant d'un avion, illustre aussi certaines publications.

Or, la luminosité de la photo montre clairement qu'elle a été prise en pleine journée. Il est impossible qu'elle ait été prise dimanche soir en RDC, où la nuit tombe vers 18h.

L’inscription sur l’avion, à droite de la passerelle, montre aussi qu'il ne s'agit pas d'un avion Air France. 

Cette lettre arabe (le "qaf") de couleur mauve apparaît en revanche au même endroit près de la porte avant des appareils de la compagnie libyenne Buraq Air, comme le montre l'image ci-dessous.

(Capture d’écran AFP Forum, datée du 04 mars 2020)

L'écho de ces violences a résonné jusqu'en RDC 

Ces incidents à Paris avaient vivement faire réagir, notamment les leaders de la droite nationaliste française, comme Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan.

En RDC, ces violences ont été condamnées par certains militants antigouvernementaux.

"Nous condamnons avec force les violences, casses et incendies injustifiables des soi-disant 'combattants' en marge du concert de #FallyIpupa. C'est un mauvais combat, mené de la mauvaise manière, contre les mauvaises personnes", avait réagi sur Twitter le mouvement citoyen Lutte pour le changement (Lucha), qui se présente sur son site comme "non-partisan et non-violent".

Au moins 71 personnes avaient été interpellées à Paris pendant cette soirée du 28 février, dont 52 placées avaient en garde à vue.

Selon le parquet de Paris, 37 ont vu leur dossier classé sans suite, dix ont fait l'objet d'alternatives aux poursuites (notamment des rappels à la loi), et une enquête préliminaire a été ouverte à l'issue d'une des gardes à vue. 

Les deux personnes condamnées en comparution immédiate l'ont été respectivement pour violences sur les forces de l'ordre et participation à un groupement formé en vue de commettre des violences ou des destructions de biens (trois mois de prison avec sursis), et pour vol aggravé et violences (un an de prison, dont six mois avec sursis mise à l'épreuve).