Non, consommer de l’oignon n’aide pas à avoir une prostate “saine à tout âge”

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Une publication partagée des milliers de fois sur les réseaux sociaux prétend que boire du jus d’oignon permet de garder “une prostate saine à tout âge”. Ce post comporte plusieurs informations erronées. Selon des urologues contactés par l’AFP, il existe trois pathologies prostatiques, allant de l’inflammation au cancer, et aucune étude ne permet à ce jour d’établir un lien entre la consommation d’oignon et l'état de la prostate.

"Prostate saine à tous les âges". Une publication partagée plus de 50.000 fois sur Facebook depuis septembre 2020 prétend tenir la solution miracle pour protéger cette glande de l’appareil reproducteur: boire un jus composé à 100% d’oignon, le matin, avec "l’estomac vide".

La prostate "accumule des toxines dues à l’urine et au sperme qui la traversent par l’urètre" et il est important de la "désintoxiquer quotidiennement" pour éviter "les inflammations" et des troubles tels que la "faiblesse sexuelle" ou "l’éjaculation précoce", explique l’auteur de la publication.

Pour cela, il existe une recette "simple, peu coûteuse et moins contraignante", consistant à "éplucher 8 oignons" pour en extraire le jus. Ce breuvage doit être consommé à raison de 33 centilitres toutes les trois semaines, précise l'internaute, qui accompagne son message de deux photos d’oignons rouges et de trois schémas explicatifs sur l’appareil reproducteur. 

Capture d’écran Facebook, réalisée le 24 septembre 2020
Capture d’écran Facebook, réalisée le 24 septembre 2020

 

Comme l'illustrent les dessins accompagnant la publication, la prostate est une glande située sous la vessie. Elle entoure l’urètre, un organe qui sert à évacuer l’urine. C’est dans la prostate que se crée le sperme.

Trois pathologies peuvent toucher cette glande de l’appareil reproducteur: une inflammation ou une infection (prostatite), un grossissement (hypertrophie bénigne) et un cancer.

Pas de toxines stockées dans la prostate

Si les schémas relayés par la publication Facebook sont fidèles à l’anatomie du corps humain, le message qui les accompagne contient lui de nombreuses fausses informations.

Pour justifier l'usage de son remède, l'auteur de ce post assure tout d'abord que "la prostate accumule des toxines dues à l’urine et au sperme" lorsque "le résiduel des secrétions y séjourne” et “participe à son intoxication progressive". Or c’est faux, assure le Dr Pierre Yapo Koman, urologue au CHU de Cocody à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.

"Le sperme est un liquide physiologique, produit par la prostate et qui ne contient pas de toxine", explique à l’AFP ce spécialiste de l’appareil urinaire et génital, qui invite à bien différencier le rôle joué par chaque organe, et notamment le rein et la vessie, pour comprendre la façon dont ils interagissent.

La prostate en effet grossit avec l’âge: elle pèse en moyenne 15 grammes à 15 ans et jusqu’à 70-80 grammes à 80 ans. Un changement de taille peut créer des complications comme "la compression de l’urètre", qui "peut empêcher l’urine de s’écouler complètement" jusqu’à former dans la vessie des "résidus post-mictionnels", développe le Dr Yapo Koman.

Heureusement, le cerveau détecte ce type de dysfonctionnement et ordonne au rein d’envoyer moins de toxine vers la vessie, pour réduire les résidus qui s’accumulent. "Sauf que si le rein ralentit le rythme, il travaille moins et se meurt. Et c’est cela qui peut conduire à de graves complications comme des insuffisances rénales", détaille le médecin.

Ce n’est donc pas la prostate qui "accumule les toxines" et "s’intoxique", mais la vessie, et cela peut provoquer des problèmes rénaux graves.
 

Un chirurgien assis devant les écrans d'un appareil Focal One réalise une tumorectomie de la prostate assistée par robot en utilisant l'imagerie ultrasonore le 10 avril 2014 à l'hôpital Edouard Herriot de Lyon, dans le centre-est de la France. AFP PHOTO / JEFF PACHOUD (AFP / Jeff Pachoud)

Troubles érectiles, impuissances 

L’auteur de la publication Facebook, dans son message, promet par ailleurs des résultats phénoménaux aux internautes qui suivraient son remède: "même à 75 ans, en l’absence de problème de circulation sanguine, vous banderez toujours ferme comme un jeune", assure-t-il.

Plusieurs articles médicaux publiés dans des revues ou sur des sites spécialisés se rejoignent sur le fait de dire que les pathologies de la prostate peuvent jouer un rôle dans les troubles de l'érection mais pas de manière systématique. 

"Il y a plein de causes à la dysfonction érectile. Elles peuvent être vasculaire, psychologique ou neurologiques", explique à l'AFP le professeur Alexandre de la Taille, urologue à l’hôpital Henri Mondor en banlieue parisienne.

Contrairement à ce qu'affirme l'auteur de la publication Facebook, une prostate en bonne santé ne peut donc garantir à elle seule l'absence de troubles de l'érection.

Des croyances qui remplacent les consultations médicales

Au-delà de ces affirmations erronées sur le fonctionnement de l'appareil génital, rien ne permet par ailleurs d'affirmer que la consommation d'oignon a un effet bénéfique sur l'activité de la prostate.

Selon le site spécialisé prostate.fr, l’oignon figure parmi les ingrédients utilisés de longue date face à l'hypertrophie de la prostate. Mais son efficacité est "peu documentée au plan scientifique", est-il précisé.

"Aucune étude sérieuse n’a démontré de liens entre l'oignon et l’une des trois maladies de la prostate, de la même manière qu’aucun lien n’a été établi entre toxines et pathologies prostatiques", abonde le professeur Alexandre de la Taille.

Un message relayé par le Dr Yapo Koman, qui invite les personnes souffrant de la prostate à consulter un médecin, et non à se fier à des publications sur internet. "99% des patients qui consultent pour la prostate s’y prennent tard. La maladie est alors passée de bénigne à avancée", constate l’urologue, qui dénonce l’effet de ces fake news sur la santé de ses patients.

"Les patients africains s’en remettent aux remèdes traditionnels et à dieu donc lorsqu’ils consultent, nous passons pour des incompétents car à un stade avancé nous ne pouvons rien faire. Nous devenons des services mouroirs", se désole-t-il.

Le cancer de la prostate fait partie des cancers les plus répandus chez les hommes, avec le cancer des poumons et le cancer du colorectal.

Selon une étude publiée en 2019 par Pierre Aubry et Bernard-Alex Gaüzère, des médecins spécialisés dans les medecines tropicales, "l’incidence" du cancer de la prostate est par ailleurs "plus élevée chez les Noirs que chez les Blancs". "Par exemple, elle est multipliée par deux chez les Guadeloupéens, dont 90 % sont d’origine africaine, par rapport aux Français blancs de métropole", détaillent-ils.

Cette différence s’expliquerait selon eux par la "génétique", mais aussi par de possibles "facteurs alimentaires (consommation excessive de graisses dans l'alimentation, excès de calories et de prise de protéines animales)" et environnementaux, comme la pollution atmosphérique.