Non, cet homme n’est pas un ancien combattant de l’EI "réfugié" en Europe

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  • Publié le 17 décembre 2019 à 17:05
  • Mis à jour le 19 décembre 2019 à 10:36
  • Lecture : 8 min
A gauche, un homme en treillis tenant une tête décapitée, quelque part au Moyen-Orient. A droite, le même homme, jean et sweat à capuche, en Europe. Deux photos largement partagées sur Internet depuis fin 2015 - et circulant à nouveau depuis plusieurs semaines - prétendent montrer un ex-combattant de l’organisation État Islamique qui serait aujourd’hui réfugié dans l'Union européenne. Il s’agit en réalité d’un soldat d’une milice irakienne ayant combattu contre l’EI, expulsé de Finlande après avoir été reconnu coupable de crime de guerre en 2016.

D'où provient ce photomontage ?

Selon nos recherches, le photomontage a été publié pour la première fois le 18 novembre 2015 sur une page Facebook américaine. L'homme est alors présenté comme un membre syrien de l'EI photographié en Grèce et "en chemin vers les Etats-Unis".

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Capture d'écran Facebook prise le 16/12/2019

Depuis, le montage circule sur Twitter, Facebook ou encore Reddit, en Europe comme aux Etats-Unis. Dans un tweet du 18 août 2019, un internaute espagnol le présente comme réfugié en Europe depuis 2015. Un autre tweet affirme que ce "terroriste de l'EI" vit en Allemagne.

"L'intégration se passe bien", écrit un autre internaute dans un tweet en français publié fin octobre. Cette fois-ci, l'homme est présenté comme étant arrivé en Europe cette année. 

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Capture d'écran Twitter

Si les dates (2015, 2019) et les destinations (Etats-Unis, Union européenne...) varient selon les différentes publications, le message reste le même : un combattant du groupe EI coupable de "crimes de guerre" aurait obtenu le statut de "réfugié".

Cet homme combattait-il dans les rangs de l’Etat islamique ?

L’uniforme de l’individu, différent de ceux portés habituellement par les combattants de l’EI, semble indiquer que non.

Une recherche inversée de l'image sur le moteur de recherche Yandex nous a conduits à un site internet ayant dressé une liste d’anciens miliciens qui auraient combattu en Irak et qui auraient depuis cherché à obtenir l’asile dans des pays de l’Union européenne. Ce site présente l'homme ci-dessus comme s’appellant "Ammar Alziady" ou "Al-ziadi", et fournit un lien vers un profil Facebook aujourd'hui supprimé, mais dont des publications ont été archivées

Des photos postées en 2015 sur ce profil Facebook (au nom de Ammar Al-Ziady) le montrent notamment portant un treillis sur lequel figure un drapeau irakien. Le groupe EI étant en guerre contre l’Etat irakien qu’il ne reconnaît pas, ses combattants ne porteraient pas son drapeau sur leurs tenues.

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Capture d'écran du site archive.md prise le 16/12/2019

Sur son compte Facebook, l’homme revendique son appartenance à Asaib Ahl al-Haq, un groupe de milices irakiennes chiites soutenues par l’Iran et qui combat l’organisation Etat islamique. "Les héros Asaib Ahl al-Haq à Baiji", indique la phrase surlignée en bleu dans la publication ci-dessous. 

Postée le 23 août 2015, elle fait référence à la bataille pour le contrôle de la ville de Baiji entre le groupe EI et la coalition formée par l’armée irakienne, différentes milices et les forces américaines.

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Capture d'écran du site archive.md prise le 16/12/2019

Selon @Historicoblog, pseudonyme utilisé sur Twitter par un historien spécialiste des milices chiites, Ammar Al-Ziady appartiendrait plus précisément à la milice Kata'ib Jund-al-Iman. Contacté, l'historien explique que le drapeau orange visible derrière l’individu sur l’une de ses photos Facebook est celui de Kata'ib Jund-al-Iman.

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Capture d'écran du site archive.md

Comment est-il arrivé en Europe ?

Aucun registre ne permet d’établir formellement le parcours d’Ammar Al-Ziady, ni de savoir précisément comment il est rentré dans l'Union européenne. Néanmoins, à partir des photos disponibles sur les archives de son compte Facebook, nous avons tenté de retracer son parcours :

1) Le 6 septembre 2015, il publie sa position, indiquant qu’il se trouve à l’Abel Hotel d’Istanbul (Turquie). Deux jours plus tard, le 8 septembre, il publie une photo de lui devant l’hôtel Star Park, toujours à Istanbul. 

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Captures d'écran archive.md et Google prises le 16/12/2019

2) Une seconde photographie, publiée le 10 septembre, le montre assis sur un muret, devant une jetée. En arrière-plan, un drapeau grec flotte au côté d'un drapeau de l'Union européenne.

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En supposant qu'il avait pu prendre cette photo peu de temps après avoir passé la frontière turco-grecque, et en analysant les éléments à l'image (dont la jetée et la présence d'une petite île en haut à droite de l'image), nous avons pu retrouver cette corniche, qui se trouve sur l'île grecque de Lesbos, située à une dizaine de kilomètres seulement des côtes turques.

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Capture d'écran Facebook

3) Une autre image, dont nous avons pu établir qu'elle a été prise à l'intérieur de la gare de l'Ouest de Vienne (Autriche), est mise en ligne 4 jours plus tard, le 14 septembre. C'est ce cliché que l'on retrouve sur le photomontage devenu viral.

 

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Captures d'écran des sites archive.md et raileurope.ca prises le 16/12/2019

Fin 2015, des milliers de migrants transitaient quotidiennement par cette gare ferroviaire, pour se rendre en Allemagne notamment, comme l'explique cette dépêche AFP du 3 octobre 2015.

4) Enfin, le 21 septembre, il publie une nouvelle photo le montrant devant la gare routière de Tornio-Haparanda, à la frontière suédo-finlandaise, point d'entrée pour des milliers de migrants irakiens arrivés en Finlande en 2015.

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Captures d'écran des sites archive.md et gettyimages.fr prises le 16/12/2019

Ammar Al-Ziady vit-il toujours en Europe ? 

Le 16 novembre 2015, l’agence de presse AP rapporte qu’un Irakien de 29 ans, soupçonné d'avoir commis des crimes de guerre en Irak en juin 2014, a été arrêté en Finlande. Son nom : Jebbar-Salman Ammar. Le nom d’Ammar Al-Ziady n’apparaît pas pour l’instant.

Jebbar-Salman Ammar a été jugé pour ce chef d’accusation le 18 mars 2016 par le tribunal de Pirkanmaa, province de Finlande méridionale dont la ville de Tampere est le chef-lieu. Il a été condamné à 16 mois de prison avec sursis après avoir été reconnu coupable d'avoir profané le corps d'un combattant en publiant sur Facebook trois photos le montrant en train de tenir la tête décapitée de ce combattant dans la ville irakienne de Tikrit, d’après une dépêche publiée à l'époque par l’AFP.

L’avocat Ari Niemen a défendu Jebbar-Salman Ammar durant ce procès. "Il a confirmé à la police finlandaise qu’il utilisait aussi le nom Ammar Al-Ziady", affirme-t-il. Des déclarations confirmées par un rapport de la police finlandaise que nous nous sommes procurés, et selon lequel Jebbar-Salman possédait un profil Facebook au nom d'Ammar Al-Ziady.

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Selon ce même rapport, Jebbar Salman Ammar a été interpellé le 13 novembre 2015 à 22h05 et inculpé le 16, deux mois après la publication des premières photos le montrant sur le sol européen. Il résidait dns un centre d’accueil pour demandeurs d’asile à Kaivanto, à une vingtaine de kilomètres de Tampere, où il a été jugé.

"Il a été renvoyé en Irak après le procès. Il a été emmené directement du tribunal à l’aéroport", affirme son avocat. Ayant été condamné à une peine de 16 mois de prison avec sursis, il n’a pas été en effet pas été incarcéré. 

Tous les éléments d’enquête qui nous ont permis d’arriver aux conclusions précédentes sur sa filiation à Kata'ib Jund Al-Iman et son parcours en Europe sont confirmés par le rapport de police.

Interrogé par la police finlandaise, Jebbar Salman Ammar a affirmé que la tête décapitée était celle d’un "terroriste de l’Etat Islamique responsable des massacres du Camp Speicher", à Tikrit.

Un rapport de l’ONG Human Rights Watch cite la milice dans laquelle a combattu Jebbar Salman Ammar parmi celles ayant commis des exactions en mars 2015 lors de la reprise de Tikrit par les forces favorables au gouvernement irakien. La ville était jusque-là tenue par l’organisation État Islamique.

Jebbar Salman Ammar affirme toutefois dans le rapport de police ne pas être responsable de la décapitation, intervenue selon lui parce que le combattant dont il tient la tête "s’est lui-même fait exploser".

Des membres de l'EI ont déjà emprunté les routes des migrants

Des membres du groupe jihadiste ont emprunté par le passé les routes des migrants dans les Balkans pour pénétrer en Europe en se mêlant au flot des réfugiés fuyant la guerre en Syrie.

Une large partie de la cellule jihadiste qui a frappé la France et la Belgique, lors des attentats de 2015 et 2016 revendiqués par l'EI, était en effet parvenue à rentrer des zones de combat irako-syriennes en se mêlant aux civils.

Article réalisé par les étudiants en première année de l'Ecole de journalisme de Sciences Po : Sophiane Amazian, Julien Apaloo, Manon Arribe, Noé Bauduin, Léna Wogue, Thaïs Chaigne, Caurentin Courtois, Manon de Couet de Lorry, Manon Debut, Emma Grivotte, Enzo Guerini, Pierre Hardy, Gauthier Hartmann et Alexandra Lagarde, sous la direction de Rémi Banet et Grégoire Lemarchand et avec la contribution de Sami Acef.

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