Alexandre Frey, "gilet jaune" de 37 ans, à Breteuil (Oise), le 26 février AFP/Philippe Huguen

Alexandre Frey

Âge 37 Blessé le 8 décembre Lieu de la blessure Paris Oeil Droit Certificat médical consulté Oui Arme mise en cause LBD Plainte Oui Enquête administrative IGPN

Le quotidien d'Alexandre Frey, "gilet jaune" de 37 ans, a été bouleversé depuis qu'un tir de lanceur de balles de défense (LBD) le 8 décembre à Paris, lui a "explosé" l'oeil droit et "gâché" la vie. Cet intermittent du spectacle, habitant de Vendeuil-Caply (Oise) et rencontré par l'AFP le 13 mars, assiste désormais aux manifestations devant sa télévision et espère pouvoir retravailler un jour. A l'occasion des un an du mouvement des "gilets jaunes", nous avons recontacté Alexandre Frey pour faire le point sur sa situation. 

Pourquoi étiez-vous là ?

"J'ai un enfant et je me demande ce que va devenir la France. Elle part mal, les gens crèvent de faim, la misère je la vois tous les jours quand je viens travailler à Paris, c'est effroyable. Je voulais crier ma colère, me battre pour que mon fils et ceux de mes proches aient un avenir. C'était ma deuxième manifestation à Paris. Paris c'est la capitale, c'est symbolique, c'était important d'y manifester. Je ne suis pas leader, mais je n'ai pas peur de manifester, donc j'étais souvent en première ligne, ils ont dû me prendre pour un leader."

Que s'est-il passé ?

"On est partis pour les Champs vers 10 heures. Dès qu'on a franchi la Seine, j'ai compris que ce n'était pas une manifestation comme les autres. C'était bloqué de tous les côtés, comme une souricière. Ca tirait de partout, ça cramait, c'était la guerre (...). A un moment donné, mon ami est touché à la jambe. Je le réconforte, je le mets sur le côté. On nous met encore en joue. Là je la prends dans l'œil, elle m'explose l'œil, l'orbite, la rétine, tout. Je ne tombe pas, mais mes amis me disent 't'as plus d'œil, t'as plus d'œil !'.

Ce jour là ils ont tout confondu, ils ont eu plus peur que nous j'ai l'impression. J'ai pas cassé de vitrine, pas tapé un flic, mais même si j'avais cassé une vitrine j'aurais pas mérité ça."

Quelle est votre vie maintenant ?

"J'ai 37 ans, ma vie est gâchée. J'aurais préféré prendre dix ans de prison. On peut me donner toutes les indemnités du monde, on m'a pris une partie de moi, ce qui m'est arrivé est marqué sur mon visage. J'espère que je pourrai retravailler. Je fais de la régie, dans le milieu il faut bien présenter. Il faut que je m'adapte à ma nouvelle vie: marcher c'est plus la même chose, conduire ou aller à la piscine j'y pense même plus. J'en veux même pas aux flics (...) J'en veux juste à ces politiciens, qui donnent des ordres effroyables.

Je suis toujours gilet jaune. Ces gens sur les ronds-points sont incroyables. J'ai des petites vieilles qui me donnent 10 euros en me disant 'tiens, pour t'aider' alors qu'elles gagnent 600 € par mois
".

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À l'occasion du premier anniversaire de lancement du mouvement, l'AFP a réinterrogé mi-octobre les manifestants éborgnés.

Voilà ce qu'a dit Alexandre Frey à l'AFP: 

Aujourd'hui, avec sa nouvelle prothèse oculaire, cet homme de 37ans explique que "mentalement, c’est compliqué. On réapprend tout. On réapprend à manger, à conduire. Je suis en panique dès que je sais que la nuit va tomber, quand il faut aller chercher les enfants à l’école” confie-t-il à l'AFP. 

Comme nombre d'éborgnés, la douleur reste vive dans son esprit: “Il y a le traumatisme, les petits cauchemars. Ça m’arrive souvent de rêver de me retrouver face à un CRS. Le matin, je pense au mec qui m’a tiré dessus quand je me vois dans la glace. Tous les matins, pratiquement”. 

Sollicité par des politiques, Alexandre Frey préfère mener son propre combat, son engagement toujours intact :  "Je ne veux pas leur faire de pub. Je ne veux pas me mettre avec Marine Le Pen ou Mélenchon pour qu’ils puissent dire +Regardez, Macron tire sur son peuple+. Moi, je fais mon combat perso, je ne suis pas un mouton et je ne marche pas pour un berger”. 

"Je manifeste beaucoup avec +Les mutilés pour l’exemple+". Il continue d'aller à des manifestations de "gilets jaunes", "mais maintenant je suis à l'abri" précise-t-il à l'AFP. 

Pour lui, bien que le mouvement s'étouffe sur le plan médiatique, il ne s'est pas encore éteint: "Les gens, ce qu’ils pensent, ils le penseront toujours. J’espère que ça va se mettre autour d’une table. Les gens ont autre chose à faire que d’aller manifester tous les week-ends. Quand tu te fais gazer ou matraquer tous les samedis, t’en as marre d’aller au boulot en boîtant le lundi". 

Situation judiciaire : une information judiciaire est en cours, a indiqué le parquet de Paris interrogé par l’AFP le 27 octobre.

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A l'occasion du cinquième anniversaire de lancement du mouvement, l'AFP a réinterrogé à l'automne 2023 les manifestants éborgnés.

L’information judiciaire est en cours.

"Je n’’ai aucune nouvelle de mon dossier, même par rapport à mes avocats, y’a personne au bout du fil, c’est le néant", a déclaré Alexandre Frey à l’AFP. "Je me bats pour avoir ma pension d’invalidité".

" Je suis toujours vivant, j’ai réussi à m’en remettre. En ce moment je me sens bien, j’ai récupéré un peu de mes facultés. J’ai ma petite carapace, je suis un petit plus dur aujourd’hui qu’hier", a-t-il dit à l’AFP.

"J’apprends à vivre avec ma nouvelle personne. L’Alexandre d’hier n’est plus le même qu’aujourd’hui. Je souhaite même pas ça à mon pire ennemi, c’est super dur", a-t-il encore dit ajoutant que le "Collectif des mutilés pour l’exemple permet de bien tenir". 

Au niveau professionnel, "j’étais intermittent, mais je n’arrive plus à faire une saison entière. Je touche rien, je suis retombé au RSA.  Tous les 20 du mois, c’est la galère".

Retrouvez notre dossier sur les manifestants, passants, lycéens grièvement blessés à l'oeil durant l'hiver 2018-2019.

EDIT 04/04 : ajout de la vidéo d'Alexandre Frey
EDIT 13/11 : article mis à jour avec un nouveau témoignage + situation judiciaire 


EDIT 17/11/2023: article mis à jour

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