L'OMS a proposé 20 millions de dollars à Madagascar pour empoisonner une tisane censée guérir le coronavirus ? Le président malgache dément

Copyright AFP 2017-2020. Droits de reproduction réservés.

Une publication virale, partagée plus de 24.000 fois sur Facebook depuis le 23 avril affirme que le président de Madagascar, Andry Rajoelina, a déclaré que l'OMS lui a proposé 20 millions de dollars "pour mettre un peu de toxique" dans la tisane malgache censée soigner le nouveau coronavirus. L’AFP n’a trouvé aucune trace de telles déclarations ni dans les médias, ni sur les réseaux sociaux. Contactée par l’AFP, la présidence malgache a "formellement démenti" ces propos.  

"Le président Malgache Andry Rajoelina déclare que L'OMS m'a proposé 20.000.000 $ pour mettre un peu de toxique dans notre remède contre coronavirus et les européens ont pirates notre Remède" (sic), annonce cette publication virale, qui compte de nombreuses fautes d’orthographe.

Le texte enchaîne ensuite pêle-mêle les prétendues déclarations du président malgache: "les européens m'ont proposés 20.000.000$ pour mettre des toxiques dans ce remède pour tuer mes amis africains"; "je demande à tous les africains de ne pas utiliser leur vaccin contre coronavirus, parce que c'est tuant” ; "notre remède est en couleur jaune, n'achetez pas celui de la couleur verte, celui de la couleur verte vient de l'Europe, les européens ont piraté notre remède ils ont mit des poisons pour tuer seulement les africains"(sic)...

Capture d'écran Facebook réalisée le 15 mai 2020

Le remède évoqué est la tisane Covid-Organics élaborée à base d’artemisia, plante très répandue en Afrique utilisée pour traiter le paludisme, qui est censée guérir le Covid-19. Elle a été lancée officiellement par le président malgache le 20 avril.

Cette tisane, produite par l'Institut malgache de recherche appliquée (IMRA), est un remède à la fois "préventif et curatif contre le Covid-19", selon Andry Rajoelina. 

L’OMS a multiplié les mises en garde contre ce remède qui n’a fait l’objet d’aucun test clinique. Il n’existe à l’heure actuelle aucun vaccin ou traitement reconnu contre le nouveau coronavirus, qui a fait au 15 mai près de 302.000 morts dans le monde.

Ce texte a été copié-collé et relayé également par plusieurs autres publications (1, 2, 3). 

Des propos "faussement attribués" à Andry Rajoelina

L’AFP n’a trouvé aucune trace de ces diverses déclarations ni dans les médias, ni sur les réseaux sociaux où M. Rajoelina est pourtant très actif.

Contactée par l’AFP le 14 mai, la présidence de Madagascar a démenti ces propos. 

"La présidence de Madagascar dément formellement toutes ces allégations", a déclaré à l’AFP la directrice de cabinet de la Présidence, Lova Ranoramoro.

"Depuis le lancement du remède Covid-Organics, de nombreux propos ont été faussement attribués au Président Andry Rajoelina", a-t-elle déploré. 

Le 13 mai, des propos similaires, que dément également la présidence malgache, ont été diffusés, affirmant cette fois que la Chine et les Etats-Unis lui avaient "proposé beaucoup des millions pour mettre un peu des toxiques et du poison" (sic) dans le Covid-Organics. 

Cette publication, vérifiée par l’AFP, a cumulé plus de 36.000 partages en deux jours. 

Capture écran datée du 15 mai 2020

Selon le site de vérification Les Observateurs de France 24, certaines de ces publications proviendraient de pages Facebook administrées par des jeunes de République démocratique du Congo, qui diffusent de fausses déclarations toujours sur le même modèle. 

Face aux propos qui appellent les africains à "acheter" une tisane, la directrice de cabinet de la présidence malgache a souligné que les autorités "parl(ent) uniquement de dons et non de ventes à l’étranger".

Sur Twitter, M. Rajoelina a annoncé avoir transmis des cargaisons de ce breuvage à plusieurs de ses "frères africains". Une quinzaine de pays d’Afrique (dont la Guinée-Bissau, le Sénégal, la République Démocratique du Congo, la Guinée Equatoriale) mais aussi la Tanzanie ont reçu des échantillons.

Tensions avec l’OMS 

Andry Rajoelina assure de l’efficacité de sa tisane contre le nouveau coronavirus en se basant sur des "observations scientifiques", et en mettant en avant le fait qu’aucun décès lié au coronavirus n’a jusqu'à présent été déploré à Madagascar.

"Une nette amélioration de l’état de santé des patients ayant reçu ce remède a été observée en 24 heures seulement après la première prise. La guérison a été constatée après sept jours, voire dix jours. Ce remède est naturel, non toxique et non invasif", a-t-il détaillé le 11 mai lors d’une interview au groupe France Médias Monde (France 24, RFI).

Ce breuvage a été distribué dans les écoles et à la population de Madagascar. 

Des écoliers d'Antananarivo avec des bouteilles de tisane Covid Organics distribuées par les autorités

Mais pour l’OMS, l’efficacité de ce remède doit être évaluée selon les protocoles scientifiques en vigueur.

"Par rapport à ce médicament, notre position est claire: il n’y a pas eu de test, on encourage la recherche, mais tout médicament recommandé devrait avoir fait l’objet de tests et essais pour prouver son efficacité et son innocuité, afin qu’il ne soit pas néfaste à la population. Ce qui n’est pas le cas pour ce remède", a expliqué le 29 avril à l’AFP Michel Yao, responsable des opérations d’urgence de l’OMS Afrique.

"Des plantes médicinales telles que l’artemisia annua sont considérées comme des traitements possibles de la COVID-19, mais des essais devraient être réalisés pour évaluer leur efficacité et déterminer leurs effets indésirables", a rappelé l’OMS le 4 mai dans un communiqué.

"Le problème, c’est que cela vient d’Afrique"

Selon Andry Rajoelina, les réserves émises sur son remède revêtent une dimension politique. 

"Si c’était un pays européen qui avait découvert ce remède, est-ce qu’il y aurait autant de doutes ? Je ne pense pas", a-t-il lancé dans son interview du 11 mai : "Le problème, c’est que cela vient d’Afrique. Et on ne peut pas accepter qu’un pays comme Madagascar, qui est le 163e pays le plus pauvre du monde, ait mis en place cette formule pour sauver le monde".

"Dans cette bataille, on veut nous freiner. On veut nous décourager, voire même nous interdire d’avancer", a-t-il également estimé.

Ange Kasongo