
Les sauts de joie des supporters mexicains ont provoqué un séisme lors du but contre l'Allemagne ? C'est faux
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- Publié le 18 juin 2018 à 20:32
- Mis à jour le 19 juin 2018 à 13:52
- Lecture : 4 min
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Un tweet, neuf minutes après le but victorieux du mexicain Hirving "Chuky" Lozano dimanche, a fait le tour du monde: d'après lui, un "séisme artificiel" aurait été détecté à Mexico à cause des "sauts massifs" des supporters mexicains.
Le tweet publié par le "Département de sismologie et de volcanisme" de l'Instituto de Investigaciones Geológicas y Atmosféricas a fait plus de 30.000 retweets et a été "aimé" plus de 40.000 fois.
L'information a largement dépassé Twitter et a été considérée comme vraie par des médias renommés argentins, britanniques, etc. En France, des médias comme le Parisien et 20 Minutes ont publiés des articles sur le sujet. Mais aucune information officielle ne vient confirmer les informations de ce tweet.

Des vibrations plutôt qu'un séisme
Carlos del Ángel, directeur de l'"Instituto de Investigaciones Geológicas y Atmosféricas A.C" (IIGEA), l'association qui a publié le tweet, a expliqué à l'AFP qu'un "séisme artificiel" peut être "n'importe quel mouvement qui correspond à l'activité humaine".
Mais pour Xyoli Ramírez Campos, docteure spécialiste de l'Institut de Géophysique de la Universidad Nacional Autónoma de México (Unam) et membre du Service sismologique national (SSN) du pays, si les sauts multiples de grandes foules peuvent apparaître sous formes de vibrations dans les relevés d'un sismographe, ils n'apparaîtront pas sous la forme caractéristique de pics qui témoignent d'un véritable mouvement tellurique tel un séisme.
"Par exemple, quand il y a un match de football des Pumas --l'équipe de l'Unam-- au Stade universitaire, avec plus de 60.000 personnes qui font la fête ensemble et sautent au rythme du kop, il y a un signal qui est perceptible à des kilomètres à la ronde mais cela se reflète sous forme de vibrations dans un sismogramme (le graphique), ce qui diffère d'un mouvement tellurique tel qu'un séisme", a expliqué à l'AFP Mme Ramírez Campos.
Pour la spécialiste du Service sismologique national, la dénomination "séisme artificiel" n'est donc pas adéquate pour qualifier l'impact provoqué par le mouvement (parfois quotidien) des gens sur les ondes enregistrées par un sismographe.
Comme le confirment des études colombiennes ou péruviennes, le concept de "séisme artificiel" s'emploie plutôt pour des mouvements telluriques produits par des êtres humains par exemple lors de détonations de bombes lors d'essais, a minima à une profondeur de deux kilomètres sous terre.
L'enregistrement douteux de l'IIGEA
Au Mexique, l'organisme chargé de donner l'information officielle sur les séismes et les mouvements telluriques est ce Service sismologique national déjà évoqué, qui travaille avec l'Unam. Le SSN, que ce soit dans ses rapports ou sur sa page officielle, n'a pas fait état d'un séisme à Mexico le 17 juin, jour du match contre l'Allemagne. L'application spécialisée Sky Alert n'a pas non plus mentionné de séisme.
Pour Xyoli Ramírez Campos, le sismogramme publié sur Twitter laisse apparaître un pic qui ne correspond pas à une vibration.
"Si cette image était bien vraie, l'enregistrement du mouvement a dû se faire près d'un groupe bien spécifique de personnes qui ont sauté. Ce ne serait pas l'enregistrement de la réaction de l'ensemble de ceux qui ont célébré le but dans toute la ville de Mexico", a-t-elle ajouté.
Questionné sur le sujet, Carlos del Ángel a assuré à l'AFP que la photographie est originale et fait bien référence à l'enregistrement produit par l'un des "deux sismographes auxquels l'Institut a accès et qui se trouvent au sud et à l'est de Mexico".
En analysant les détails de la photographie, on remarque pourtant que les données sismologiques de la quatrième partie du graphique ont été prises par l'une des unités du SSN à Tlapa, à plus de 340km de la ville de Mexico.


L'IIGEA, un institut non reconnu
Le site internet de l'"Instituto de Investigaciones Geológicas y Atmosféricas A.C" a été créé le 29 novembre 2016 à Mexico. Il est écrit dessus que l'IIGEA fait partie de l'"Agencia de Monitoreo Atmosférico Global". Mme Ramírez Campos explique pourtant ne pas connaître la provenance de cet Institut qui "ne fait pas partie du milieu sismologique du pays".
Carlos del Ángel, qui se présente comme diplômé en metallurgie de l'Institut polytechnique national (IPN), assure aussi que l'"Instituto de Investigaciones Geológicas y Atmosféricas A.C" travaille en ce moment avec l'Unam et l'Institut Polytechnique national sur l'élaboration d'"un modèle suborbital pour tenter de détecter certaines variations dans le champ magnétique terrestre précédant un phénomène sismique important".
Mais Mme Ramírez Campos, membre du SSN, a pourtant assuré à l'AFP que l'Institut de géophysique de l'Unam n'avait ni lien ni projet avec Carlos del Ángel. Elle accuse en plus le site internet de l'IIGEA (iigea.com) d'avoir plagié un article de recherche qu'elle avait co-écrit.

Si le terme "séisme artificiel" existe donc bien, il n'est pas utilisé pour qualifier les vibrations qui peuvent résulter du saut d'un groupe de personnes. Si de tels sauts peuvent être perceptibles par un sismographe, ils ne peuvent provoquer un séisme.
EDIT jeudi 19 juin: le texte concernant le quadruple sismogramme ont été modifiées pour bien préciser que seul le quatrième sismogramme venait de Tlapa