L'enfant sur cette photo n'a pas été intoxiqué par du sucre frelaté mais souffre d'une infection buccale due au papillomavirus

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

Une publication très virale diffusée début mai sur Facebook affirme, en montrant la photo d'un enfant la bouche boursouflée et remplie de pustules, que du sucre en poudre toxique et mortel a été mis en vente au Bénin, poussant le ministère de la Santé à diffuser une mise en garde, relayée par la radio internationale RFI. C'est totalement faux: aucune alerte visant du sucre frelaté n'a été émise dans ce pays selon des sources béninoises contactées par l'AFP, et RFI a démenti avoir évoqué ce sujet sur son antenne.

La publication diffusée le 8 mai par une internaute du Bénin, partagée plus de 48.000 fois sur Facebook, lance une mise en garde intitulée "Alerte info du ministère de la Santé". Elle appelle à "faire attention au sucre en poudre" et assure que "des individus mal intentionnés ont mis sur le marché un sucre mortel dont la composition exclusivement chimique contient des produits toxiques".

Elle affirme aussi que la commercialisation a été interrompue mais que "plus de 50 tonnes de ce poison sont déjà libérés sur le marché" et que ces informations ont été reprises par la radio internationale RFI "hier à 10H00". 

Capture d'écran Facebook du 19 mai 2021

La publication ne précise pas le pays où aurait été lancée cette soit-disant alerte au sucre frelaté. En ce qui concerne le Bénin, un responsable du ministère de la Santé a indiqué au correspondant de l'AFP à Cotonou qu'il n'avait jamais lancé d'alerte sur la consommation de sucre, exprimant même son étonnement.

"Il y a des choses publiées sur les réseaux sociaux où ils montrent un enfant avec des lèvres tombantes", mais "ça n'émane pas de nous", a indiqué le responsable.

Pas d'effondrement des ventes de sucre au Bénin

Selon le correspondant de l'AFP au Bénin, malgré leur viralité, ces fausses informations n'ont pas eu d'impact pour le moment dans les rues de Cotonou.

"La consommation de sucre n'a connu aucune baisse. J'ai fait le tour de trois supermarchés dans Cotonou et je me suis rendu compte que le sucre en poudre, le sucre roux en poudre comme en morceaux et le sucre en morceaux étaient achetés par plusieurs personnes sans la moindre crainte", a témoigné le correspondant Josué Mehouénou.

Un vendeur sur un marché à Cotonou, le jour de la proclamation du vainqueur à la présidentielle, le président sortant Patrice Talon, le 14 avril 2021 (AFP / Pius Utomi Ekpei)

Même situation sur les marchés de la ville: "aucune alerte et aucune dénonciation, les vendeuses interrogées n'ont reçu aucune information de ce genre et les consommateurs n'ont pas exprimé d'inquiétudes pour la consommation de sucre", a-t-il ajouté.

RFI n'a jamais diffusé d'informations similaires

Sollicitée par l'AFP, RFI, très présente en Afrique, a fait savoir qu'elle n'avait jamais diffusé de telles informations, ni concernant le Bénin, ni d'autres pays en Afrique.

"Après avoir pris renseignement auprès de la rédaction, nous vous confirmons que RFI dément avoir mentionné de telles informations sur ses antennes ou sur ses environnements numériques. Le sujet n’a été évoqué ni le vendredi 7 mai (date évoquée par la publication, NDLR), ni à aucun autre moment que ce soit", a indiqué un porte-parole.

La rédaction de la radio RFI a en outre renvoyé vers un article de vérification publié par Les Observateurs de France 24/RFI en novembre 2018.

Capture d'écran du site Les Observateurs du 19 mai 2021

Les Observateurs avaient à l'époque démystifié une infox identique qui avait intensément circulé en septembre 2018 au Gabon avant d'être relayée aussi en Côte d'Ivoire, au Cameroun, en Angola ou au Togo.

Le site avait retrouvé une publication encore plus ancienne, datant du 18 novembre 2013, issue du Bénin, contenant exactement le même texte que l'on peut encore consulter en ligne, mais démunie des photos choquantes de l'enfant.

Capture d'écran Facebook du 19 mai 2021

La photo correspond à une affection buccale du HPV 

Le site Les Observateurs avait retrouvé la photo d'origine en la glissant dans le moteur de recherche russe Yandex.

Elle avait été diffusée par le site internet Consultant360, destiné aux professionnels de la santé et faisait référence au cas d'une petite fille séropositive en Afrique du sud, atteinte de lésions buccales dues au papillomavirus (HPV, Human Papillomavirus). 

L'image n'apparaît plus en lien avec le site médical lorsqu'on effectue une recherche via Yandex. Mais en cherchant directement sur le site Consultant360 avec les mots clés en anglais "oral papillomavirus lesions", on peut retrouver l'article en question, dont les photos d'illustration d'origine ont été retirées.

Ensuite, en cliquant sur images dans google, on retrouve un article de vérification de l'AFP du 14 novembre 2018 en anglais, illustré exactement par la même photo de la petite fille à la bouche dévastée par d'énormes boutons bourgeonnants.

Le cliché avait été utilisé à l'époque par des internautes pour illustrer une autre fausse information, détaillant les effets supposés sur les enfants d'une drogue insérée dans des bonbons multicolores en Afrique du sud.

Capture d'écran Google du 20 mai 2021
Capture d'écran du site Factcheck en anglais de l'AFP du 20 mai 2021

En parcourant l'article de vérification, on peut lire que l'AFP Factuel avait contacté la plateforme Consultant360 pour authentifier les photos de l'enfant.

"Le lien que vous avez partagé contient effectivement une photo de notre journal liée à un cas clinique avec des médecins décrivant une infection au HPV/HIV (virus causant le Sida) chez une petite fille de 6 ans", avait indiqué à l'époque (novembre 2018) à l'AFP Amanda Balbi, directrice de la rédaction chez Consultant360.

"Cependant, la manière dont la photo est actuellement utilisée constitue une déformation grossière, une utilisation inappropriée et une violation de nos droits d'auteur par la personne qui l'a postée", avait déclaré Mme Balbi.

L'article médical expliquait que la fillette, séropositive et en cours de traitement, présentait "depuis un an des papules verruqueuses sur les lèvres et la muqueuse buccale s'étendant à la peau environnante, ce qui correspond à une infection par le virus du papillome humain (HPV)".

Les personnes séropositives sont prédisposées aux maladies liées au VPH, notamment les verrues buccales.

Plusieurs médecins spécialisés en gynécologie et en affections de type de papillomavirus (HPV), interrogés par l'AFP, ont confirmé la compatibilité entre les excroissances sur les lèvres de la petite fille et une infection buccale au HPV.

"Ça semble être une condylomatose buccale due à des HPV 6 -11", a indiqué à l'AFP, le 19 mai, le spécialiste français et de renommée internationale dans les infections par HPV, le professeur Joseph Monsonego. Il a souligné que c'est une "situation très exceptionnelle voire anecdotique au niveau buccal alors qu’elle est classique au niveau génital".

Il s'agit d'un cas d'une "extrême rareté probablement la conséquence d une immunodepression marquée", ce qui est le cas des personnes séropositives, a indiqué le professeur Monsonego, qui s'est dit "pas du tout surpris de la séropositivité VIH".