Non, ce garçon n'a pas été décoré pour avoir abattu un drone de l'armée française

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Des publications largement partagées en Afrique de l’Ouest affirment, photo à l’appui, qu’un jeune garçon a été décoré par des autorités burkinabè après avoir abattu un drone de l’armée française avec un lance-pierre. Dans un contexte de fortes tensions contre la présence militaire française au Sahel, un petit drone de prise de vues, appartement à la force Barkhane, a bien été abattu par un projectile lors d'une manifestation à Kaya, sans que l'on puisse déterminer avec certitude qui l'a lancé. Un enfant joint par l'AFP a affirmé être l'auteur du tir mais dément en revanche avoir été "décoré". En tout état de cause, l'enfant en uniforme qui figure sur les images n'a rien à voir avec l'incident de Kaya.

En novembre, la localité de Kaya dans le Centre-nord du Burkina Faso, a été le théâtre de violentes manifestations contre la présence militaire française au Sahel, comme le rapporte cette dépêche de l'AFP du 19 novembre. Les manifestants ont bloqué un convoi militaire de plusieurs véhicules en route vers le Mali en passant par le Niger.

Ils le soupçonnaient de transporter des armes pour les groupes jihadistes, qui multiplient les attaques meurtrières dans plusieurs pays du Sahel et sont combattus sur le terrain par l'armée française dans le cadre de l'opération Barkhane.

C'est dans ce contexte qu'ont commencé à circuler des publications sur les réseaux sociaux faisant état d’un drone de l’armée française abattu en plein vol par un enfant de Kaya, avec un lance-pierre lors des heurts au passage du convoi dans la localité.

Le message est parfois accompagné d'une photo montrant un enfant porté en triomphe par une foule en liesse.

Dans la foulée, de nombreux posts affirment qu'il a même été décoré par les autorités locales ( 1, 2, 3, 4…), avec à l'appui, une ou plusieurs photos d’un garçon vêtu d'un uniforme vert.

"L'enfant Kaya le petit qui a descendu un drone Français par un lance-pierre a été décoré par les autorités burkinabè", est-il avancé.

Capture d'une publication Facebook, réalisée le 9 décembre 2021

Mais comme nous allons le voir, l'enfant en uniforme n'a rien à voir avec l'incident de Kaya.

"Il s’agit bien du drone endommagé à Kaya"

L'incident du drone, lui, a été confirmé par l'armée française.

L'AFP n'a pas retrouvé d'images permettant de déterminer qui a lancé le projectile sur le drone. Toutefois, des photos de l’appareil au sol, cassé, circulent sur Facebook.

Capture d'une publication Facebook, réalisée le 09 décembre 2021
Capture d'une publication Facebook, réalisée le 09 décembre 2021

 

 

Contacté par l’AFP le 6 décembre 2021, un porte-parole de l'armée française confirme qu'il s'agit bien du drone endommagé durant les violentes manifestations à Kaya.

"C'est un drone de fabrication civile, de marque Mavic, que nous utilisons pour réaliser des prises de vue et notamment des images-preuves dans certaines situations, par exemple face à une manifestation", explique-t-il, poursuivant qu'il est "exact" que ce drone a été touché par un projectile. "Je ne sais pas par quoi et je ne sais pas si c'est un enfant qui l'a touché". "Ce n'est pas un drone tactique, ce n'est pas un drone pour faire des opérations, c'est un drone pour prendre des images", a-t-il ajouté.

Sur l'une des images de l'appareil, on peut lire sur l'étiquette du drone que "cet aéronef est exploité par ECPAD" qui est l'"Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense".

Le jeune Aliou, qui se présente comme le lanceur de pierre

Contacté par l'AFP au Burkina Faso le 6 décembre 2021, le jeune Aliou Sawadogo se présente comme celui qui a abattu le petit aéronef lors de la manifestation à Kaya.

"On s'est rendu au lieu de la manifestation par curiosité. Une fois sur place, on a vu le drone des soldats français qui survolait la foule. Certains manifestants tentaient de le faire tomber en lançant des cailloux mais n'y parvenaient pas. C'est alors que j'ai essayé avec mon lance-pierre et le drone est tombé", a assuré le jeune garçon, en Mooré, traduit par le correspondant AFP sur place.

Il ajoute que les soldats l'ont ensuite conduit dans un camp et ont appelé sa grande-mère, avec qui il vit.

"C'est vers 18h que je suis allée le chercher après un appel du gouverneur. Il a été porté en héros et accompagné par une grande foule jusqu'à la maison”, relate à l'AFP, Zarata Kafando, la grand-mère d’Aliou, jointe elle aussi par le correspondant de l'AFP au Burkina Faso.

Dans une courte vidéo publiée le 4 décembre sur sa page Facebook, le petit Aliou Sawadogo, devenu une petite célébrité locale, donne des détails.

"J’ai appris à travers les réseaux sociaux que j’ai été décoré, déclare-t-il. "Ce n’est pas moi. Je n’ai pas (...) eu de décoration. Ce n’est pas vrai. Je n’ai pas été décoré. Ce n’est pas moi", insiste le jeune garçon, dans son message vidéo en Mooré.

Il a aussi publié le 3 décembre ce message en français sur Facebook "Des faux images circule sur les reseau soit disant que jai recu une decoration...du tord je n.es jamais recu une deco...merci la famille on est ensemble" .

Contactées par l'AFP à plusieurs reprises, les autorités locales n'ont pas donné suite.

Un petit drone français a donc bien été abattu par un projectile à Kaya au passage du convoi militaire français. En revanche, l’enfant qui dit l'avoir fait tomber n’a pas été décoré par les autorités burkinabè.

Le garçon en uniforme vert n'a rien à voir

Autre élément erroné de ces publications, le petit garçon en uniforme vert n'a rien à voir avec l'incident de Kaya.

Le ministère burkinabé de l’Environnement a publié un démenti sur sa page Facebook le 2 décembre, donnant des précisions.

"Une certaine opinion sème la confusion et fait circuler sur les réseaux sociaux de fausses informations relatives à un jeune écolier dont le rêve est d'embrasser un jour le métier des eaux et forêts. Un écolier qui vit à Ouagadougou et qui n'a rien à voir avec les événements de Kaya", indique le ministre. Le communiqué souligne que le garçon de la photo est Emery Junior Bazongo, 9 ans, en tenue de "général des Eaux et forêts".

Dans un précédent post publié le 3 août, le ministère explique que l'enfant a revêtu la tenue de "général des eaux et forêts" lors de la "journée vestimentaire" de son établissement scolaire, situé à Ouagadougou. Il a été invité au lancement des Journées promotionnelles du Centre national des semences forestières le 2 Août 2021 à Ouagadougou, en présence du ministre burkinabé de l’Environnement. On y retrouve bien les photos du petit garçon en uniforme, décontextualisées dans les publications que nous vérifions dans cet article.

Les détails des incidents de Kaya

L'engagement armé de la France au Sahel fait face à une hostilité de plus en plus visible, illustrée, mi-novembre, par la mobilisation contre le passage du convoi français en route vers le Mali. Les heurts à Kaya ont fait plusieurs blessés. Portant des écriteaux anti-Français - "Armée française dégage", "Libérez le Sahel" - et poings levés, les manifestants avaient entonné l'hymne national burkinabé face au convoi qui avait dû se retirer sur un terrain vague près de la ville.

Interrogé le 6 décembre, le porte-parole de l'État-major des armées français, a donné les détails de l'incident et les raisons de l'utilisation d'un drone de prises de vues à ce moment-là.

"Le convoi a été bloqué à partir du 19 (novembre), la situation s’est tendue le 20 lorsqu’un groupe de manifestants a tenté de pénétrer de force dans l’emprise où était regroupé le convoi. Il se retrouve (alors) confronté à plusieurs centaines de manifestants à Kaya qui ont érigé des barrages et qui refusent qu'il avance", a-t-il expliqué.

"Le convoi s'installe dans une emprise clôturée, poursuit-il. La sécurité extérieure est assurée par les gendarmes burkinabè. Les soldats français sont à l'intérieur de l'emprise et on utilise effectivement un drone de fabrication civile, qui vole assez bas, pour faire des images-preuves parce qu'on est confronté à des manifestants particulièrement violents qui tentent de rentrer de force à l'intérieur de l'emprise pour aller piller ou attaquer le convoi", détaille encore le porte-parole.

Puis, "le drone tombe". L'utilisation de ce drone s’explique par le besoin d’"avoir une preuve que ce qu'on dit est la vérité et qu'on ne soit pas accusé d'avoir tiré sur les manifestants. Ce sont des images qui appuient le compte-rendu des événements que nous rendons public".

Le convoi bloqué était finalement reparti jeudi 25 novembre au soir, avait indiqué le lendemain, le 26, l'armée française à l'AFP.

Le convoi avait de nouveau été pris à partie samedi à Téra, dans l'ouest nigérien. A Tera, trois personnes ont été tuées dans des tirs imputés aux forces nigériennes par certains, français par d'autres. Une enquête a été ouverte. Le convoi était finalement arrivé à Gao le 28 novembre.

Des officiers de l'armée burkinabè patrouillent près d'un véhicule blindé français stationné à Kaya le 20 novembre 2021 ( AFP / OLYMPIA DE MAISMONT)

L'influence des groupes jihadistes au Sahel, affiliés à Al-Qaïda et à l'organisation Etat islamique, va grandissante. Les Etats, parmi les plus pauvres du monde, n'arrivent pas à faire face, malgré l'appui de forces étrangères.

Les attaques sont quasi-quotidiennes, et la lassitude d'un conflit qui dure depuis huit ans est perceptible. Soucieuse d'alléger son empreinte, la France a entrepris de quitter des bases au nord du Mali (Kidal, Tombouctou et Tessalit) et de réduire ses effectifs de plus de 5.000 aujourd'hui à 2.500 ou 3.000 hommes d'ici à 2023.