Non, ces photos ne montrent pas les ossements d'un militant congolais des droits humains

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De nombreuses publications cumulant des milliers de partages sur Facebook depuis le 3 novembre 2021, prétendent, photos macabres à l’appui, que des ossements de Fidèle Bazana, militant des droits humains et proche d'un autre activiste, Floribert Chebeya, lui-même assassiné il y a 11 ans, ont été retrouvés sur un terrain d’un général de l’armée congolaise. C'est faux: les photos utilisées sont d’anciennes images qui n’ont rien à voir avec la République démocratique du Congo (RDC). La justice doit se rendre le 10 novembre sur la parcelle où serait enterrée la dépouille de Fidèle Bazana. 

Une double disparition qui remonte à 2010

Dans la nuit du 1er au 2 juin 2010, Floribert Chebeya, président de l'ONG de défense des droits de l'Homme, la Voix des sans voix (VSV), est assassiné dans les locaux de la police de Kinshasa, d’après le rapport d’enquête du parquet militaire, comme le rappelle cette dépêche de l'AFP de juin dernier. 

Il avait été convoqué le 1er juin dans les locaux de la police et son corps avait été retrouvé le lendemain dans sa voiture à la périphérie de Kinshasa.

Il a été enterré le 26 juin de la même année. Son chauffeur,  lui aussi militant des droits humains, Fidèle Bazana, qui l'avait accompagné à son rendez-vous avec la police, a disparu et n'a jamais été retrouvé. La justice a conclu que lui aussi avait été assassiné et sa dépouille fait l’objet de recherches ordonnées par la justice congolaise.

Le général John Numbi, alors chef de la police, aujourd'hui en fuite, est accusé d'être le commanditaire de ce double assassinat (voir détails à la fin de cet article). Il a en effet été désigné par des membres du commando qui ont avoué avoir assassiné les deux hommes. 

Un autre général, Zelwa Katanga, alias "Djadjidja", est quant à lui soupçonné de complicité car d'après des témoignages, le corps  de Fidèle Bazana, est  enterré sur un terrain qui lui appartenait alors. 

Pour tenter de le vérifier, le 3 novembre 2021, "la Haute Cour militaire a décidé d'une descente sur le site de Mitendi appartenant au général Zelwa Katanga Djadjidja, le mercredi prochain (ce 10 novembre 2010, NDLR)", selon un article publié sur le site de la Radio Okapi, le média d’information de la Mission de l’organisation des Nations unies en RDC (Monusco).

"Une descente sur le site (de Mitendi appartenant au général Zelwa Katanga Djadjidja, NDLR) supposé contenir le corps de Fidèle Bazana, le chauffeur de Floribert Chebeya,  se fera ce mercredi vers 9 h",  a confirmé à l'AFP une source du parquet militaire contactée le 9 novembre 2021. 

Des publications Facebook erronées

"Des ossements humains retrouvés dans la concession du Général Djadjidja, parcelle qui a servi de cadre pour enterrer Fidèle Bazana, le chauffeur de Chebeya", énonce pourtant la légende d’une publication de tout début novembre partagée plus de 2.000 fois avant sa suppression. Le même message a été diffusé sur de nombreux autres posts sur Facebook (1, 2…) et Twitter (1,2…).

Capture d’écran d’une publication virale sur Facebook, réalisée le 4 novembre 2021

Quatre images de squelettes humains accompagnent ce message erroné.

L’ONG "La Voix des sans voix", dont Floribert Chebeya était le fondateur et directeur exécutif, a publié un communiqué le 4 novembre pour expliquer que cette affirmation était fausse.

Dans un communiqué de presse et dont l'AFP a eu copie, l’ONG se prononce sur la "prétendue découverte des ossements de Fidèle Bazana à Kinshasa/RD Congo". "La VSV dément fermement cette information qui ne constitue pas moins une façon de remuer le couteau dans la plaie encore béante et non cicatrisée des familles restreintes, biologiques et professionnelles de deux victimes, martyrs de la démocratie et des droits de l’Homme", écrit l'organisation.

Communiqué de presse publié par l’Ong “La Voix des sans voix”

 

D’où viennent les photos associées aux publications trompeuses ?

Photo 1 : Des restes d’enfants au Pérou 

La première image montre un squelette, aux ossements éparpillés sur un sol terreux. L'AFP l'a retrouvée sur le site du média français CNews, en procédant à une recherche d’images inversée sur Google Images. Elle accompagne une dépêche AFP de fin août 2019 : "Découverte du plus grand site de sacrifice rituel d’enfants au Pérou". La photo est créditée "Programa Arqueologico Huanchaco/PROGRAMA ARQUEOLOGICO HUANCHACO/AFP". 

On la retrouve effectivement dans le fonds d’images de l’AFP, avec cette légende : "photo prise le 27 août 2019 montrant les restes de quelque 227 enfants, prétendument offerts lors d'un rituel de sacrifice par la culture précolombienne Chimu, découverts par des archéologues dans le secteur de Pampa La Cruz à Huanchaco, une municipalité côtière de Trujillo, à 700 km au nord de Lima".

Capture d’écran prise sur afpforum.com

Photo 2 : Une photo de 2006, sans lien non plus avec la RDC

La seconde image montre un squelette recroquevillé et couché sur un sol poussiéreux. Une recherche d’images inversée permet de la retrouver sur le site de la banque d’images Istock de l'agence Getty Images. Selon les informations associées à ce cliché, il y a été publié le 21 septembre 2006 et est crédité de "Wrangel", du nom de son photographe. 

Cette image est donc antérieure à l’assassinat présumé de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana en juin 2010.

Capture d'une photo prise sur istockphoto.com

 

L'AFP a contacté le service clientèle de Getty Images le 5 novembre 2021 pour avoir des informations supplémentaires. "Cette image est une image libre de droits/Royalty Free. D'après nos recherches, elle vient de Prague, en République Tchèque. Il n'y a aucune information qui lie cette image à la République démocratique du Congo", ont-ils précisé. Ils reconnaissent par ailleurs Vladimir Wrangel parmi leurs "contributeurs", sans d’autres détails. 

Photo 3 : des squelettes vieux de 5.000 ans

Cette autre photo montre encore un squelette étendu au sol. A partir d’une recherche d’images inversée sur Google Images, nous l’avons retrouvée dans un article en arabe du journal marocain "Hesspress", publié le 9 mai 2010. Le titre de l’article évoque la découverte d’une tombe vieille de 5.000 ans par des chercheurs marocains. La publication cite abondamment l’AFP, qui a en effet publié une dépêche sur cette découverte. On retrouve cette dépêche reprise ici en français sur le site de RTL.be, le 7 mai 2010.

Cette image fait précisément partie d'une séries de photos de l'AFP sur ce site, que l'on retrouve dans le fonds d'image de l'Agence.

Capture d'une photo prise sur afpforum.com

Selon la légende qui l’accompagne, elle montre "un squelette humain vieux de 5.000 ans découvert par une équipe d'archéologues marocains, dans une grotte près de Khemisset (80 km à l'Est de Rabat, la capitale du Maroc) le 8 mai".

 Photo 4 : fouille rue de la montagne sainte Geneviève à Paris

  

La dernière image montre un crâne à moitié enterré, avec à proximité une pince tenue par une personne aux mains gantées. En procédant à une recherche d’images inversée avec le moteur Google Images, elle apparaît dans une publication sur le site officiel de la mairie de Paris. 

Elle illustre, parmi une dizaine d’autres photos, un article intitulé "Une carte archéologique pour 170 ans de découvertes". Elle est créditée "Marc Lelièvre, ville de Paris" et la légende qui lui est associée indique : "fouille Rue de la montagne sainte Geneviève". Selon l'article, elle a été prise dans la cour intérieure d’un immeuble de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève (5e arrondissement) durant une opération de fouille menée par l’archéologue de la Ville de Paris et son équipe du Département d'histoire de l'architecture et d'archéologie de Paris (DHAAP) "dans le cadre de la rénovation du bâtiment". 

L’article ne renseigne pas précisément sur la date de prise de vue. La recherche sur Google avec les mots-clé "Marc Lelièvre et mairie de Paris" permet de retrouver des photos similaires à celles sus-évoquées, dans un document (PDF) de la mairie de Paris intitulé "Carte archéologique de Paris".

Capture d'un document PDF prise sur cdn.paris.fr

La note explicative sous ces images signées Marc Lelièvre de la mairie de Paris, renseigne davantage sur la date à laquelle elles ont été prises. "En juin 2019, une fouille préventive réalisée rue de la Montagne-Sainte Geneviève a révélé la présence d’une sépulture antique. Il s’agit d’une découverte inédite dans ce secteur de la ville gallo-romaine", lit-on. 

Toutes les photos utilisées dans les publications les liant à Fidèle Bazana ont donc été détournées de leur contexte et n’ont aucun rapport avec la République démocratique du Congo. 

Selon un article de RFI citant le Bureau conjoint des droits de l’homme des Nations unies à Kinshasa, des fouilles ont eu lieu en mars 2021 dans la concession privée du général Zelwa Katanga "Djadjidja". L’opération a été effectuée  "par mètre carré" et le travail "mené par des spécialistes de la Monusco".

La concession a été morcelée en plusieurs parcelles revendues à des particuliers après l’assassinat, selon RFI.

"Pour l’heure il n’y a pas encore d’indice sur la présence d’un corps enterré dans la partie fouillée. Les recherches vont se poursuivre sur l’ensemble de la concession morcelée", soulignait l’article de mars.

Quatre personnes se trouvent en détention à Kinshasa. Six autres sont en cavale dont trois reconnaissent leur participation directe à ce crime, selon RFI mi-septembre.

En mars dernier, la justice a ouvert une enquête contre John Numbi, l'un des piliers du régime de l'ancien président Joseph Kabila. En février, deux policiers congolais en "exil", Hergil Ilunga et Alain Kayeye Longwa, ont affirmé à Radio France internationale (RFI) avoir participé à l'assassinat de Floribert Chebeya et accusé le général Numbi de l'avoir commandité. Fin mars, ce dernier a fui au Zimbabwe. 

Sous sanctions américaines et de l'UE pour des atteintes aux droits humains entre 2016 et 2018 sous la présidence de Joseph Kabila, dont il était l'un des principaux responsables sécuritaires, le général Numbi a été démis en juillet 2020 de ses fonctions d'Inspecteur général de l'armée par le président Félix Tshisekedi, élu fin 2018.

Au lendemain de la mort de Floribert Chebeya en 2010, l'ancien secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon avait rendu hommage à "un champion des droits de l’Homme". Dans un communiqué de presse, il avait exigé une enquête "transparente et indépendante" sur la mort de ce "défenseur des droits de l'homme très connu et respecté en République démocratique du Congo". 

La Voix des sans-voix pour les droits de l’Homme (VSV) dont Floribert Chebeya était le fondateur, est une organisation créée en 1983 sous le régime totalitaire du dictateur Mobutu Sese Seko, décédé. "VSV participe à divers efforts de revitalisation de la société civile afin d'accroître l’efficacité du mouvement pro-démocratique en RDC", explique  l’organisation sur son site internet.