Cette vidéo ne montre pas la destruction de camions chinois par un chauffeur congolais

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Une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux en République démocratique du Congo (RDC) est censée montrer la destruction de camions d'une entreprise chinoise par un ouvrier congolais en colère. Cela intervient alors que grandit un sentiment anti-chinois dans le pays. Mais cette séquence, qui cumule plusieurs milliers de partages depuis le 15 septembre 2021, a en réalité été filmée en Turquie.

La vidéo de 30 secondes totalise près de 125.000 vues depuis sa publication le 17 septembre 2021. Elle montre une pelle mécanique en train de broyer, tour à tour, des cabines de plusieurs camions. Dans la foulée, une dizaine d’hommes accourent vers l’engin à chenilles, dans un bruit assourdissant. 

Capture d’écran d’un post viral sur Facebook, réalisée le 23 septembre 2021

L’auteur de cette publication virale croit connaître le lieu et le principal acteur de cette scène : "RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO. Un Congolais chauffeur dans une compagnie chinoise au Congo", affirme-t-il, ajoutant que "très remonté du traitement des Chinois, le chauffeur détruit les camions de la compagnie minière installée au Congo". L’auteur d’un autre post tout aussi viral soutient que la scène se déroule précisément à Kolwezi, ville minière en RDC. 

Et en témoignent de nombreux commentaires, cette vidéo nourrit un sentiment anti-chinois auprès de certains internautes congolais : "soutien frère ! Casse tout c’est eux qui fabriquent", assène l’un d’eux. "Bravo frère. Ils vont apprendre à respecter les gens dans leurs pays", ajoute un autre. 

Cette publication est diffusée dans un contexte de tensions sino-congolaises et d’une montée du sentiment anti-chinois en RDC. Des entreprises chinoises sont, entre autres sites, implantées dans la ville minière de Kolwezi, dans le sud-est de la RDC. Ainsi, lundi 13 septembre, des riverains ont manifesté contre une société chinoise dans le territoire minier de Mwenga, dans l'est de la RDC, où des entreprises chinoises sont soupçonnées "d'exploitation illégale", relève une dépêche de l’AFP en citant des sources locales et policière. 

Mais la vidéo qui circule actuellement n’a rien à voir avec la RDC ou la Chine. 

La furie d’un ouvrier en Turquie 

Après une recherche d’images inversées avec le moteur de recherche Google images, on retrouve cette vidéo dans de nombreux médias turcs ayant relayé un fait divers entre le 14 et le 15 septembre (1, 2, 3). Evoquant la scène de la vidéo virale, l’agence Anadolu, l’agence de presse du gouvernement turc, écrit que les cabines de camions ont été écrasées à la pelle mécanique par un ouvrier de chantier, frustré de ne pas être payé par son oncle. "L'incident, survenu dans la mine de charbon de Sirnak-dans le Sud-est de la Turquie-a été enregistré sur un téléphone portable par un autre travailleur de la localité", mentionne l’article, traduit du turc. 

Un reportage diffusé le 14 septembre sur la chaîne de télévision privée CNN Türk explique que "cela s'est passé dans une mine de charbon au pied de la montagne de Cudi à Sirnak. Hakan M. a demandé son dû à son oncle Omer M., selon des allégations. Lorsqu'il n'a pas pu récupérer son salaire, il s'est mis en colère et il a écrasé avec un excavateur, les cabines des camions appartenant à son oncle".

Certains articles ont associé cet événement à une holding turque nommée Çelikler, en prenant pour preuve un t-shirt marqué du nom de l’entreprise (0’15”) qu’arbore l’un des hommes sur la vidéo. Ce que conteste cette holding dans une réaction reprise par l’agence de presse Anadolu.  Elle affirme qu’aucune de ses entreprises n’est liée à la vidéo virale depuis le 13 septembre sur Tiktok, Twitter, Linkedin. "Notre entreprise n'a même pas de projets à Sirnak. Nous n'avons aucun lien avec ce sujet", lit-on dans la citation mentionnée par Anadolu.

Géolocalisation de la ville de Sirnak, en Turquie, réalisée le 22 septembre 2021 sur Google Map.

L’AFP a contacté la mairie de Sirnak le 21 septembre, via une ligne whatsapp disponible sur leur site web. Son service de communication nous a redirigés vers deux articles de médias locaux, assurant que les faits y sont rapportés de manière juste. L’un des articles, publié le 14 septembre 2021 par l’agence de presse turque DHA, indique que "l'incident aurait eu lieu il y a environ un mois" et a opposé un nommé Hakan M. et son oncle et employeur insolvable. 

D’autre part, "à la 17è seconde de la séquence vidéo, on entend quelqu’un crier +birak+ qui, traduit du Turc, signifie +Arrête!+", note Burcin Gercek, journaliste AFP du bureau d’Ankara en Turquie. "Le reste des conversations n’est pas audible à cause du bruit ambiant, mais on perçoit qu’elles sont en Kurde -langue parlée par une partie de la population en Turquie-", explique Burcin Gercek.  Or aucune de ces deux langues, ni le Turc ni le Kurde, n’est officiellement parlée en RDC.

Cette vidéo n’a donc, en réalité, aucun lien avec la RDC ou la Chine.

En revanche, la très forte présence de la Chine en RDC et en particulier l’implantation des entreprises chinoises dans le juteux secteur minier est actuellement controversée. Le changement est notable par rapport à l'apparente lune de miel de ces 20 dernières années.

La Chine dans le secteur minier en RDC

Des jeunes hommes transportent des minerais près de l'usine Gécamines, à Kolwezi, dans le Sud-est de la RDC, le 31 mai 2015. ( AFP / FEDERICO SCOPPA)

En mai, le président congolais Félix Tshisekedi a annoncé son intention de "revisiter" les contrats miniers conclus par son prédécesseur Joseph Kabila.

"Il n'est pas normal que ceux avec qui le pays a signé des contrats d'exploitation s'enrichissent pendant que nos populations demeurent pauvres", avait-il lancé. De fait, la RDC est riche en minerais -- cobalt, cuivre, or, uranium, etc. Mais la majorité de sa population vit dans la misère. 

Dans la foulée du discours présidentiel, les annonces se sont accélérées depuis début août.

La présidence a demandé d'examiner la part de l'entreprise minière publique, la Gécamines, dans une importante mine de cuivre et cobalt, TFM (Tenke Fungurume Mining), dont l'actionnaire principal est le groupe chinois China Molybdenum. Une commission va évaluer l'ampleur des réserves du site, afin de permettre à l’Etat de "rentrer équitablement dans ses droits", a-t-elle promis.

Encore plus spectaculaire, Félix Tshisekedi a  demandé un état des lieux de l'exécution d'un mégacontrat sino-congolais signé en 2008, par lequel un consortium chinois devait construire des infrastructures en échange de minerais. Le montant total concerné était au départ de 9 milliards de dollars, revu l'année suivante à 6 milliards. 

Un exemple concret de ces relations qui se tendent : dans le Sud-Kivu (est), le gouverneur a suspendu les activités d'extraction aurifère d'entreprises chinoises qui, selon lui, ne respectent ni les règles du code minier, ni l'environnement, ni les droits de l'Homme.

Un documentaire accusant la Chine de coloniser la RDC a aussi alourdi le dossier, d'autant plus que le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, y est interrogé et assimile à "une forme d'esclavage" le comportement des Chinois.

L'ambassade de Chine a répliqué, jurant de sa bonne foi, promettant de mener des enquêtes et de sévir contre les entreprises qui se livreraient à de l'exploitation illégale. 

Dans ce contexte de tensions, les infox sur la présence chinoise en RDC sont monnaie courante sur les réseaux sociaux, comme cette photo de travailleurs chinois attendant dans un couloir et faussement présentés comme des "auteurs de kidnapping d'enfants" sur Facebook, comme l'avait vérifié en août dernier l'AFP. Il y a quelques jours encore, une publication virale prétendait montrer, selon les internautes qui la faisaient circuler, un Chinois fouettant un Congolais dans une exploitation minière en RDC. Mais cette scène s'est en réalité déroulée au Rwanda et non en RDC, comme l'a montré l'AFP dans un article de vérification.