Cette vidéo d'un mineur congolais battu par son supérieur chinois a été tournée au Rwanda, et pas au Congo

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Une vidéo partagée plus de 220 fois depuis le 12 septembre montre, selon les internautes qui la font circuler, un Chinois fouettant un Congolais, dans une exploitation minière en République démocratique du Congo. Certains auteurs de ces publications, indignés, s'emportent contre le gouvernement congolais, tandis que d'autres dénoncent une nouvelle "colonisation", dans un contexte de tensions sino-congolaises. Attention: cette scène s'est déroulée fin août au Rwanda, et non en RDC.

Le visage tourné vers la terre ocre, un homme noir est allongé sur le sol, les mains liées derrière le dos. Devant lui, un homme d'origine asiatique, debout, le fouette violemment avec une mince corde blanche. Pendant près d'une minute, l'homme au sol implore son tortionnaire en kinyarwanda, la langue nationale du Rwanda, aussi parlée dans l'est de la République démocratique du Congo et dans le sud de l'Ouganda.

Deux autres hommes noirs, en combinaisons de travail oranges et noires, observent la scène pendant que celui qui fouette l'ouvrier lui ordonne d'avouer qu'il a volé du minerai, et de révéler où il a caché son butin. 

Les internautes qui partagent ces images partagent également leur colère. L'un d'entre eux dit s'indigner de voir "un Chinois" qui a "ligoté un congolais dans son propre pays". D'autres interpellent le gouvernement de la République démocratique du Congo et dénoncent les "néo colons chinois" des entreprises minières présentes dans le pays. Certaines versions de la vidéo virale sont commentées sur un ton furieux par un internaute qui dit s'appeler Guy Cipamba. Celui-ci exprime la "haine" que les images suscitent en lui et déplore le "système" congolais, qui serait responsable de ces maux. 

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 16 septembre 2021

Attention ces images peuvent être choquantes 

Cette vidéo a été partagée plus de 220 fois depuis le 12 septembre sur Facebook (1, 2, 3...). Elle circule notamment en RDC, au Congo, au Cameroun... 

Une concession minière dans l'ouest du Rwanda

Pourtant, cette vidéo n'a pas été tournée en République démocratique du Congo mais au Rwanda. 

Une recherche d'images inversée via le moteur de recherche Google révèle que plusieurs médias ont publié des articles relatant l'incident, qui s'est déroulé selon eux dans le district de Rutsiro, dans l'ouest du Rwanda (1, 2, 3). L'un de ces journaux cite un tweet d'Ibarushimpuhwe Kevin Christian, une personnalité médiatique locale,  qui explique que les faits se sont passés fin août dans une concession minière appartenant à la société Ali Group Holding LTD. C'est en effet le nom qui est imprimé sur la veste d'un des hommes qui passe devant la caméra, à la toute fin de la vidéo. 

Capture d'écran d'une vidéo Facebook, réalisée le 17 septembre 2021

Dans un tweet en réponse à celui d'Ibarushimpuhwe Kevin Christian, la police nationale rwandaise a expliqué (en kinyarwanda) que "deux personnes, dont Niyomukiza Azalias et Ngendahimana Gratien, ont été arrêtées et détenues au poste de police de Ruhango dans le district de Rutsiro" après la diffusion de cette vidéo. "Les autorités enquêtent toujours", précisait l'institution dans ce même message daté du 30 août. 

Une information confirmée sur le même réseau social par Yolande Makolo, la porte-parole du gouvernement rwandais, le 1er septembre: "cette personne, ainsi que les autres qui observent la scène, ont été arrêtées et font l'objet d'une enquête menée par le bureau d'investigation du Rwanda", a-t-elle déclaré.

L'ambassade de Chine à Kigali, la capitale rwandaise, a quant à elle publié un communiqué transmis à l'AFP. Elle explique dans ce texte avoir "remarqué" l'incident, qui concerne "une entreprise privée chinoise" et un citoyen. L'affaire aurait un lien avec "un vol présumé", précise-t-elle. Tout en manifestant son soutien "aux organismes chargés de faire appliquer la loi" au Rwanda, elle demande à ce que "les droits légaux des entreprises et des citoyens chinois soient convenablement protégés". L'ambassade rappelle néanmoins aux ressortissants et entreprises chinoises de "respecter les lois et les régulations locales" et souhaite, dans son communiqué, éviter les règlements de comptes "illégaux".

Une déclaration appuyée le même jour par Hudson Wang, conseiller économique et commercial de la Chine, basé à Kigali. Dans une série de tweets, il dénonce le traitement "illégal, arbitraire et barbare" que le manager chinois inflige à l'ouvrier congolais dans la vidéo virale. "Personne n'est au-dessus de la loi, et aucun méfait n'est impunissable", écrit le conseiller, qui ajoute: "s'il avait fait cela en Chine, il aurait également été arrêté".

A ce jour, l'AFP n'a pas été en mesure de confirmer si des peines ou des amendes avaient été prononcées à l'encontre des personnes arrêtées fin août.

Colère des internautes 

La colère reste en tout cas vive dans les commentaires sous les publications virales qui relayent cette vidéo. Certains internautes s'indignent contre la présence des ressortissants et entreprises chinoises en RDC, expriment leur "rage" et dénoncent même une forme de "colonisation". 

D'autres s'en prennent au gouvernement du président congolais, Félix Tshisekedi, et dénoncent une "jungle" sans foi ni loi. Un autre affirme que la scène visible dans cette vidéo serait une des "conséquences du contrat chinois que l'ancien régime avait signé".

Captures d'écran de commentaires Facebook, réalisée le 17 septembre 2021

Le contrat auquel il fait référence avait été signé en 2008 par le prédécesseur de l'actuel chef d'Etat congolais, Joseph Kabila. L'ex-président (2001-2019) avait négocié en 2008 un contrat sous forme de troc avec un consortium chinois -- cobalt et cuivre contre la construction d'infrastructures -- pour un montant de 9 milliards de dollars, renégocié à 6 milliards sous pression du Fond monétaire international (FMI). A ce jour, près de 2,74 milliards ont été décaissés par la partie chinoise, pour l'essentiel sous forme d'investissements.

Mi-mai, soit quelques mois après avoir rompu sa coalition avec le camp de M. Kabila, lors d'une visite dans la ville minière de Kolwezi (sud-est de la RDC), M. Tshisekedi avait annoncé son intention de renégocier les contrats miniers, notamment ceux conclus avec la Chine par M. Kabila. "Il n'est pas normal que ceux avec qui le pays a signé des contrats d'exploitation s'enrichissent pendant que nos populations demeurent pauvres", avait-il lancé. De fait, la RDC est riche en minerais -- cobalt, cuivre, or, uranium, etc. Mais la majorité de sa population vit dans la misère. 

Début septembre, le président congolais a exigé une évaluation des projets liés à un de ces accords "sino-congolais". Le chef de l’État a demandé au ministre des Infrastructures et Travaux publics "de présenter l’état des lieux de l’exécution technique et financière des projets inscrits dans le contrat dit sino-congolais, et à la ministre des Mines d’en faire autant dans son secteur", lors de la prochaine réunion du conseil des ministres, a déclaré le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya à la télévision d'Etat, RTNC, le 11 septembre.

La Chine étant de loin la plus présente dans l'extraction minière en RDC, certains observateurs ont vu dans les propos de M. Tshisekedi un bras de fer engagé avec Pékin, au moment où la RDC s'est rapprochée des Etats-Unis. D'autres sont moins catégoriques, y voyant plutôt une manière de faire monter les enchères.

Tensions sino-congolaises

En réponse à l'annonce de la renégociation du contrat "sino-congolais", le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Zhao Lijian, a au contraire mis en avant "des investissements réalisés dans des infrastructures de base telles que des routes, des hôpitaux, des usines hydroélectriques...". En plus de dix ans, a-t-il estimé, le "partenariat stratégique" sino-congolais a permis de promouvoir "le développement de l'industrie minière locale, de contribuer au financement des collectivités locales et de développer l'emploi".

Mais ce discours ne semble guère convaincre l'opinion congolaise, plus perméable ces dernières semaines à des remontées du terrain très défavorables aux Chinois. Par exemple, dans le Sud-Kivu (est), le gouverneur a suspendu les activités d'extraction aurifère d'entreprises chinoises qui, selon lui, ne respectent ni les règles du code minier, ni l'environnement, ni les droits de l'Homme. Des riverains ont manifesté dans cette même province le 13 septembre contre une société chinoise dans le territoire minier de Mwenga, où des entreprises chinoises sont soupçonnées "d'exploitation illégale", selon des sources locales et policières contactées par l'AFP.

L'ambassadeur de Chine à Kinshasa, Zhu Jing, avait alors assuré que Pékin condamnait toute "exploitation illégale des ressources naturelles" en RDC. Une commission parlementaire "d'enquête chargée de recueillir les information les plus complètes sur l'exploitation de ressources naturelles et la protection de l'environnement", particulièrement dans le territoire de Mwenga, s'est rendue le 10 septembre à Bukavu, capitale du Sud-Kivu. "Tous les responsables des sociétés et coopératives minières" actives dans le Sud-Kivu ont été invités à rencontrer cette équipe, selon un communiqué.

Un documentaire accusant la Chine de coloniser la RDC a aussi alourdi le dossier, d'autant plus que le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, y est interrogé et assimile à "une forme d'esclavage" le comportement des Chinois. L'ambassade de Chine a répliqué, jurant de sa bonne foi, promettant de mener des enquêtes et de sévir contre les entreprises qui se livreraient à de l'exploitation illégale.

Le 17 septembre, un tweet de l'ambassade sur la construction d'un centre culturel a suscité des commentaires mitigés, allant de "bravo à @AmbCHINEenRDC, @USAmbDRC n'a jamais rien offert de tel au peuple", à "cette construction énorme ne va pas nous faire oublier le pillage et l'esclavagisme entretenus par vos ressortissants".

Captures d'écran de tweets, réalisées le 17 septembre 2021

Dans ce contexte de tensions, les infox sur la présence chinoise en RDC sont monnaie courante sur les réseaux sociaux, comme cette photo de travailleurs chinois attendant dans un couloir et faussement présentés comme des "auteurs de kidnapping d'enfants" sur Facebook, comme l'avait vérifié en août dernier l'AFP. 

Marion Lefèvre