Non, l'ex-président congolais Joseph Kabila n'a pas obtenu de doctorat à l'université de Johannesburg

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Des publications partagées plus de 1.200 fois depuis le 16 juillet prétendent que l'ex-président de la République démocratique du Congo (RDC) Joseph Kabila vient de soutenir une "thèse de doctorat" à l'université de Johannesburg, en Afrique du Sud. Cette rumeur, accompagnée de photos de l'ancien chef d'Etat dans une salle de réunion, n'est pas fondée: M. Kabila a bel et bien obtenu un diplôme au sein de cette université mais il s'agit d'un master. Les photos, quant à elles, ont été prises lors d'une conférence en ligne organisée le 16 juillet.

"Incroyable !", s'exclame un internaute, qui félicite chaleureusement "Joseph Kabila", l'ancien chef de l'Etat de la République démocratique du Congo (RDC), pour avoir défendu "sa thèse de doctorat à l'Université de Johannesburg en Afrique du Sud". Selon l'auteur de cette publication Facebook, le responsable politique a "obtenu la mention 'Grande distinction'" pour son travail "sur le développement des post-conflits", après avoir "répondu à toutes les questions d'une manière claire et limpide".

Ce message a été relayé par de nombreuses publications, parfois accompagnées de photos de l'ex-chef d'Etat congolais attablé dans une salle de réunion. Deux personnes lui font face, qui regardent l'objectif. A l'arrière-plan se trouvent des écrans où apparaissent des personnes connectées à distance, ainsi qu'un kakemono orange, la couleur de l'université de Johannesburg, orné du logo de la faculté.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 26 juillet 2021

Ces publications ont été partagées plus de 1.200 fois depuis le 16 juillet sur Facebook (1, 2, 3, 4...). La rumeur a également circulé sur Twitter (1, 2, 3...). 

Une conférence en ligne dans le cadre d'un master

Pourtant, l'ancien président congolais ne vient pas de soutenir sa thèse de doctorat à l'université de Johannesburg, et les photos censées en attester n'ont pas été prises pendant une quelconque soutenance. 

On retrouve l'une de ces images sur le compte Twitter personnel de Tshilidzi Marwala, le vice-chancelier de l'université sud-africaine.

Contacté, ce dernier a déclaré à l'AFP que "M. Joseph Kabila a obtenu un diplôme de master en relations internationales" à l'université de Johannesburg. Sur la photo, on le voit "animer un séminaire dans ce cadre" et non pas recevoir un quelconque diplôme, a-t-il ajouté. Selon M. Marwala, la conférence, qui s'est déroulée en ligne le 16 juillet, avait pour sujet une "réflexion sur la gouvernance en matière de développement pour un pays post-conflit" et portait spécifiquement sur "le cas de la République démocratique du Congo". 

Ces informations sont corroborées par une publication Facebook émanant de Bhaso Ndzendze, président du département de science politique et de relations internationales de l'université de Johannesburg, comme l'indique le site de l'université. "Le président [Kabila] a récemment obtenu un master en sciences politiques au sein de notre département (2021)", y explique en anglais M. Ndzendze, qui adresse ses félicitations au "nouveau diplômé".

Jean-Marie Kassamba, un proche de Joseph Kabila, qui se présente comme son actuel conseiller en communication stratégique, a également affirmé à l'AFP que l'ancien chef d'Etat venait "de faire [un master] en sciences politiques et en relations internationales sous la direction du professeur Chris Landsberg", le président de la chaire de recherche sud-africaine en diplomatie et politique étrangère africaines, comme indiqué sur le site de l'université de Johannesburg.

La conférence en ligne "devant l'ensemble des étudiants de troisième cycle en science politique et relations internationales" a été l'occasion pour l'ex-président "de rencontrer l'ensemble du corps académique plus le recteur" de l'institution, a ajouté M. Kassamba.

Un faux tweet?

Peu de temps après ce séminaire en ligne, confusion et rumeurs se sont propagées sur les réseaux sociaux. Selon un article du média congolais Ouragan, repris par plusieurs tweets (1, 2, 3) le 17 juillet, soit au lendemain de la conférence organisée dans les locaux de l'université de Johannesburg, l'infox aurait pu venir d'un tweet attribué à Néhémie Mwilanya, ancien directeur de cabinet de Joseph Kabila.

Le compte Twitter qui a émis ce tweet, @MwilanyaNehemie, est aujourd'hui suspendu pour avoir enfreint les règles de Twitter. La plateforme n'a pas apporté plus de précisions sur les raisons de cette suspension. La seule archive de ce compte disponible sur le site d'archives Wayback Machine date du 19 juillet mais affiche une page d'erreur.

Dans un journal télévisé diffusé le 18 juillet au soir par le média télévisé congolais Télé 50.CD, la présentatrice Gloria Mbuya rapporte d'ailleurs que M. Mwilanya, "haut cadre du Front commun", un groupe parlementaire créé par Joseph Kabila lui-même, a fermement démenti dans un communiqué être à l'origine de ce tweet et dénoncé un "faux".

Capture d'écran de YouTube, réalisée le 26 juillet 2021

Le compte Twitter vérifié au nom de Néhémie Mwilanya a d'ailleurs publié plusieurs tweets niant être à l'origine du tweet mensonger. Il  assura que "Joseph Kabila" vient "d'achever, avec succès, un programme de master en science politique et relations internationales suivi par enseignement à distance au cours des 4 dernières années, sous la direction du Prof Chris Landsberg". Sollicité, Néhémie Mwilanya n'a pas répondu aux questions de l'AFP à ce sujet.

Dans la foulée, plusieurs médias ont démenti la rumeur qui enflait en ligne, citant divers responsables de l'université de Johannesburg (1, 2, 3). 

Un pays en crise(s)

De nombreuses fausses informations sur Joseph Kabila et son entourage circulent sur les réseaux sociaux depuis que l'actuel président congolais Félix Tshisekedi, élu en 2018, a mis fin le 7 décembre à l'accord de coalition qui l'unissait à son prédécesseur. Plusieurs de ces rumeurs ont fait l'objet de vérifications par l'AFP factuel (1, 2, 3) au cours des dernières semaines.

Ces fausses informations surviennent dans un contexte de tensions entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi, qui a décrété l'état de siège dans deux provinces de l'est de la RDC (l'Ituri et le Nord-Kivu) afin de lutter contre les groupes armés qui prolifèrent dans la région. Cette décision a suscité des critiques au sein de l'opposition, à un peu plus de deux ans de la prochaine élection présidentielle.

Le chef de l'Etat Félix Tshisekedi a déjà annoncé qu'il briguerait un second mandat lors de ce scrutin, censé se tenir en décembre 2023. Une proposition de loi controversée déposée récemment prévoit que seuls les Congolais nés de deux parents congolais puissent se présenter: si cette loi est votée, l'ex-gouverneur du Katanga (Sud-est) Moïse Katumbi - né d'un père italien et d'une mère congolaise, et qui affiche ses ambitions pour la magistrature suprême - serait exclu de la course.

Les tensions politiques dans le pays se sont cristallisées ces dernières semaines sur la Commission électorale nationale indépendante (Céni), visée en juillet 2020 par des manifestations violentes à Kinshasa. Les manifestants entendaient dénoncer le feu vert accordé par l'Assemblée nationale à la nomination d'un nouveau président pour la commission, Ronsard Malonda, considéré comme un proche de l'ancien président Joseph Kabila.

Un manifestant lors d'une manifestation organisée à Kinshasa pour la désignation d'un nouveau président de la Commission électorale nationale indépendante, le 9 juillet 2020 ( AFP / Arsene Mpiana)

La Céni, dont le mandat est échu depuis juillet 2019, est accusée par l'opposition d'organiser des élections truquées ou de ne jamais publier les véritables résultats issus des urnes. Une réforme a été lancée pour améliorer son fonctionnement. Elle doit se traduire par la désignation d'ici fin juillet d'un nouveau président, chargé de piloter cette commission au rôle stratégique. Mais ce processus s'avère laborieux et la réforme peine à faire l'unanimité.

Le 23 juillet, les chefs des huit confessions religieuses appelés à désigner le nom du futur président de la Céni ont ainsi dénoncé les "pressions", "intimidations" et "menaces de toutes sortes" dont sont victimes "certains membres de la plateforme". "Nous mettons en garde toutes ces personnalités déjà identifiées" dans le cas où "un malheur arrivait à l'un de nous", a mis en garde lors d'une conférence de presse l'abbé Donatien Nshole, porte-parole des confessions religieuses, réaffirmant la détermination des chefs religieux à faire aboutir le "processus électoral" qui doit permettre la mise en place d'"élections mieux organisées pour l'alternance démocratique en 2023".

 

Marion Lefèvre