Eliane Houlette au tribunal judiciaire de Paris en janvier 2017. ( AFP / CHRISTOPHE ARCHAMBAULT)

L'affaire Fillon, complot "médiatico-judiciaire" pour faire élire Macron? Attention à cette infox

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Une publication très virale affirme que l'ancienne cheffe du parquet national financier aurait indirectement avoué que l'élection d'Emmanuel Macron était le résultat d'un "coup d'Etat médiatico-judiciaire" liée à l'affaire Fillon. Si elle a assuré avoir subi des "pressions" hiérarchiques, Eliane Houlette a toujours clamé avoir ouvert et mené cette enquête en toute indépendance. Le Conseil supérieur de la magistrature et le président LFI d'une commission d'enquête parlementaire sont arrivés aux mêmes conclusions.  L'enquête a par ailleurs été validée par la condamnation de l'ancien candidat de la droite à la présidentielle.

"Les juges avouent : ils ont truqué l'élection de Macron". L'accusation, abondamment relayée sur Facebook, est fracassante et affirme s'appuyer sur une base solide: des aveux supposés de l'ancienne cheffe du parquet national financier (PNF), Eliane Houlette, concernant l'affaire des emplois fictifs de François Fillon et de son épouse Pénélope.

Le 25 janvier 2017, en pleine campagne présidentielle, le PNF alors dirigé par Mme Houlette avait ouvert une enquête préliminaire après les révélations, parues dans le Canard enchaîné le même jour, selon lesquelles le candidat Les Républicains aurait, entre 1998 à 2007, octroyé à son épouse Penelope un emploi fictif d'assistante parlementaire rémunéré par des fonds publics. 

Evoquant des accusations "explosives", la publication Facebook assure que Mme Houlette "admet avoir subi d’énormes pressions de la part de sa hiérarchie pour instruire, dans l’urgence, le dossier du candidat LR à la présidentielle (...) Et cela grâce aux fuites relayées par Le Canard Enchaîné". "Elle avoue donc que la victoire de Macron en 2017 est la conséquence d’un véritable coup d’État médiatico-judiciaire", en déduit le post partagé plus de 9.900 fois depuis le 22 mai.

Capture d'écran Facebook prise le 28 mai

Cette publication est mensongère. Mme Houlette n'a jamais admis avoir subi des pressions pour "instruire en urgence" cette affaire et estime aujourd'hui, par la voix de son avocat joint par l'AFP, que cette thèse d'un "coup d'Etat" procède d'une "conception hystérique des choses". Saisi par le chef de l'Etat, le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) a, lui, assuré en septembre 2020 que la justice avait "fonctionné de de façon indépendante" dans cette affaire.

Enfin, joint par l'AFP, le député La France insoumise (LFI) Ugo Bernalicis, qui présidait une commission d'enquête parlementaire sur l'indépendance de la justice, a lui aussi estimé que Mme Houlette avait agi de son propre chef et conformément aux règles, même si le calendrier de la publication de l'article du Canard enchaîné pose, selon lui, question.   

L'affaire Fillon et les "pressions" sur Mme Houlette 

En réalité, la publication que nous examinons, et qui a beaucoup voyagé sur Facebook depuis l'été dernier, a prospéré en  tronquant des déclarations de Mme Houlette en 2020, qui avaient provoqué un tollé notamment chez certains responsables de droite traumatisés par l'échec de leur champion en 2017.

Nous sommes le 10 juin et Eliane Houlette est auditionnée, en qualité d'ex-cheffe du PNF qu'elle a quitté à l'été 2019, par la commission d'enquête parlementaire sur « les obstacles à l’indépendance du pouvoir judiciaire » présidée par Ugo Bernalicis.

Au détour d'une phrase, elle lâche une petite bombe en assurant avoir subi certaines "pressions" de son autorité de tutelle, le parquet général près la cour d'appel de Paris, pendant l'enquête sur l'affaire Fillon (à partir de 42'25 sur la vidéo). 

"Le plus difficile a été de gérer en même temps la pression des journalistes – je n'avais pas de contact avec eux et ne lisais plus les journaux – et celle du parquet général. Ce dernier nous envoyait des +demandes de transmission rapide des éléments sur les derniers actes d'investigation+, des demandes de transmission des premiers éléments sur les actes de la veille, avant onze heures, des demandes de précisions sur les perquisitions en cours, sur les réquisitions supplétives, des demandes de chronologie générale – et tout cela à deux ou trois jours d'intervalle –, des demandes d'éléments sur les auditions, de notes des conseils des mis en cause, etc.", affirme Mme Houlette selon le verbatim de sa déclaration.

Toutefois, Mme Houlette affirme également et très clairement, au cours de la même audition, que la décision d'ouvrir cette enquête a été prise par le PNF et lui seul.

"Le Canard enchaîné paraît le mercredi matin. J'ignorais à l'époque qu'il était possible d'aller le chercher le mardi soir au siège du journal. La veille de la révélation, le secrétaire général du PNF est venu me trouver en disant qu'un journaliste l'avait alerté d'une information à paraître dans Le Canard enchaîné du lendemain. L'un des procureurs adjoints est arrivé le lendemain avec le journal, que nous avons consulté ensemble. Au vu du grand nombre d'éléments troublants et de faits faciles à vérifier contenus dans l'article, j'ai ordonné l'enquête. Cela s'est passé exactement ainsi", déclare-t-elle ainsi devant la commission d'enquête.

"Pour tous les dossiers dans lesquels nous avons ordonné des enquêtes, l'ouverture de celles-ci a toujours été à l'initiative du PNF", ajoute-t-elle.

Il est donc trompeur d'affirmer, comme le fait la publication Facebook, que Mme Houlette aurait subi des pressions pour "instruire, dans l'urgence" cette affaire sensible.  

"C'est exactement le contraire de la réalité, a indiqué son avocat Jean-Pierre Versini-Campinchi, joint par l'AFP le 27 mai. Elle s'est expliquée sur ce point. Son service et elle ont ouvert une enquête sur François Fillon sans demander l'autorisation de personne, elle était dans ses fonctions, à cause de l'article du Canard enchainé. La loi prévoit que le PNF peut s'auto-saisir de ce qu'il apprend par dénonciation, par la rumeur publique ou un article de journal". 

Il arrive régulièrement que des révélations dans les médias conduisent le PNF ou le parquet à ouvrir des enquêtes. En novembre 2019, le PNF avait ainsi lancé des investigations sur l'utilisation par Ségolène Royal des moyens mis à sa disposition en tant qu'ambassadrice des pôles, après la diffusion par Radio France d'informations la mettant en cause.

Après le tollé provoqué par ses déclarations, Mme Houlette avait déploré une "polémique inutile" et précisé que les pressions dont elle avait fait état, étaient "d'ordre purement procédural"

En clair, le PNF souhaitait poursuivre lui-même les investigations et était opposé à la volonté du parquet général d'ouvrir très vite une information judiciaire, c'est-à-dire de confier l'enquête à des juges d'instruction indépendants, comme le réclamait le camp Fillon.

C'est le 24 février, soit un mois après l'ouverture de son enquête, que le PNF se résoudra à ouvrir une information judiciaire, invoquant un risque que fait peser sur la procédure une nouvelle loi sur la prescription. L'enquête est alors confiée à trois juges et aboutira à la mise en examen de François Fillon le 14 mars, à quarante jours du premier tour.

"Il y a plein de choses à ne pas confondre et à ne pas mettre sur le même plan : Eliane Houlette n'a pas subi de pressions pour ouvrir une enquête sur François Fillon, a indiqué le 27 mai à l'AFP le député du Nord Ugo Bernalicis. C'était plutôt à son initiative et les pressions qu'elle a subies visaient à savoir ce qu'il se passait dans l'enquête".

"Eliane Houlette a fait ce que tout procureur aurait dû faire, elle a fait des actes d’enquête rapides et elle a fonctionné efficacement", ajoute M. Bernalicis dont la commission d'enquête avait été lancée à l'initiative de son groupe parlementaire à la suite du procès en septembre 2019 de Jean-Luc Mélenchon pour "rébellion" et "provocation". 

Le député Ugo Bernalicis à l'Assemblée nationale en février 2020. ( AFP / LUDOVIC MARIN)

Saisi par le chef de l'Etat après les déclarations de Mme Houlette, le CSM a, lui aussi, estimé que l'enquête sur les époux Fillon avait été menée "de façon indépendante", selon son avis rendu le 16 septembre 2020. 

"Les relations qui se sont nouées entre le parquet général près la cour d’appel de Paris et le PNF, placé sous l’autorité hiérarchique du premier mais chargé de conduire l’enquête de façon indépendante, ont été marquées par des tensions et des antagonismes, fondés sur des analyses juridiques divergentes qui ont sans doute pu être vécus par plusieurs magistrats du PNF comme vecteurs d'une +pression+", relève le CSM.

"Pour autant, ajoute-t-il, le terme de +pression+ ne doit pas être entendu ici au sens d'+influence coercitive+ mais plutôt au sens de +source de stress+. En toute hypothèse, le ressenti des protagonistes n'obère pas le constat (...) que la justice a fonctionné dans cette affaire de façon indépendante et conforme aux principes régissant l'exercice du ministère public".

Quant à la supérieure hiérarchique de Mme Houlette, la procureure générale de Paris Catherine Champrenault, elle avait récusé en juillet 2020 toute "pression" et invité à ne pas "réécrire l'histoire".   

"Le suivi de l'action publique par le procureur général, loin d'être une pression, constitue le mode de fonctionnement normal, institutionnel, légal et même déontologique pour l'ensemble des magistrats du ministère public", avait-elle dit devant la commission d'enquête.

Selon M. Bernalicis, la décision du PNF d'ouvrir rapidement une enquête a par ailleurs été validée par les suites de cette affaire, à savoir la condamnation de M. Fillon le 29 juin 2020 à cinq ans de prison, dont deux ferme,  pour détournements de fonds publics. L'ancien Premier ministre et son épouse, elle aussi reconnue coupable, ont fait appel.  

"Si on veut se dire qu'il y a des gens qui ont agi avec des intérêts pour déstabiliser François Fillon, ce n'est pas Eliane Houlette: elle devait ouvrir l'enquête, c'était son job", affirme le député LFI.

Après l'analyse de ses déclarations, il apparaît donc clairement que Mme Houlette n'a jamais, contrairement à ce qu'affirme la publication, admis directement ou indirectement que l'enquête sur les époux Fillon participerait d'un "coup d'Etat médiatico-judiciaire" qui aurait porté Emmanuel Macron au pouvoir.

"C'est une conception hystérique des choses, affirme à l'AFP son avocat Me Versini-Campinchi, Elle n'avait aucun intérêt, ni aucune envie, ce n'est pas une adversaire politique, c'est une magistrate qui n'est pas intéressée par cet aspect" .

S'il ne trouve rien à redire au traitement judiciaire de cette affaire, M. Bernalicis s'interroge en revanche sur le timing des révélations du Canard enchaîné.

"Ce ne sont pas des faits qui viennent de se produire et qu'on révèlerait deux, trois ans après", explique-t-il à l'AFP. "Non, ça fait dix ans et tout le monde est au courant, on sait qu'on a ce dossier-là sur lui on attend l'élection présidentielle pour révéler tout ça. Pourquoi on ne l'a pas mis en cause avant?" 

L'irruption d'affaires politico-judiciaires en pleine campagne électorale n'est pas vraiment une nouveauté en France. Entre les deux tours de la présidentielle de 2012, le site d'information Mediapart avait ainsi publié un document censé démontrer la réalité du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007.

M. Bernalicis rappelle que sa commission avait d'ailleurs débattu de l'idée "d'une trêve judiciaire qui voudrait qu’on n’engage pas, pendant la campagne présidentielle, de poursuites contre des candidats pour que ça n'influence pas le vote des électeurs".

"Au final, je me suis dit que ce serait une vraie connerie", indique-t-il toutefois, notamment parce que le choix des électeurs ne serait pas pleinement éclairé et aussi parce qu’un candidat malveillant serait ensuite protégé, s'il était élu, par l’irresponsabilité pénale dont bénéficie le chef de l'Etat pendant son mandat.

"Que dit la loi ? Si le Parlement décidait d’établir une suspension trois ou quatre mois avant le début d’une campagne électorale, très bien ! Mais ce n’est pas le cas", avait dit Mme Houlette, interrogée sur ce sujet devant la commission d'enquête. Le magistrat n’a que la loi pour guide et n’est soumis qu’à la loi – et heureusement, bien sûr !"

  
 
Jérémy Tordjman