Attention, cette "charte de l'impérialisme" est un faux

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Un message partagé plus de 400 fois sur Facebook depuis avril 2021, et qui circule également sur WhatsApp en Afrique, montrerait une "charte de l'impérialisme". Selon les internautes qui en partagent différents extraits, ce document aurait été élaboré à la fin du XIXe siècle. Il s'agirait d'un accord secret entre les "puissances occidentales" afin de "gouverner le monde et contrôler les richesses de la planète" mais également "dominer, exploiter et piller" les pays du "tiers-monde". Attention : ce document, qui présente par ailleurs de nombreux anachronismes, est un faux.

Dans les publications, le texte est parfois fragmenté en extraits ou présenté dans des vidéos par des chroniqueurs tempétueux. Cette "charte de l'impérialisme", de par son contenu colonialiste et raciste, indigne les internautes qui la font circuler. 

Selon eux, ce document, également appelé "charte de la servitude", contiendrait une vingtaine de dispositions qui permettent aux puissances occidentales qui en seraient les autrices de "gouverner le monde et contrôler les richesses de la planète". Au centre de ce texte, l'imposition d'une domination totale - économique, politique, culturelle et même philosophique - de l'Occident sur "les pays du tiers-monde".

Dans certaines publications, on trouve l'origine supposée de ce document:  il aurait été élaboré "à Washington pendant la 'traite négrière', ensuite discrètement négociée à la 'conférence de Berlin en 1885' pendant que les puissances Occidentales se partageaient l’Afrique ; renégocié secrètement à Yalta au moment du partage du monde en deux blocs après la deuxième guerre mondiale et pendant la création de la 'Société des Nations', l’ancêtre de l’'ONU'". 

Cette charte, qui circule sur Facebook depuis au moins septembre 2018, a été partagée plus de 400 fois depuis avril 2020 (1, 2, 3...) et a récemment regagné en viralité

On retrouve le document sur plusieurs sites (1, 2, 3...) dans sa version complète. Ce texte est divisé en sept parties ("Disposition générale (sic)", "Du régime politique", "Des traités et des accords", "Des droits fondamentaux", "Des finances publiques", "Des traités militaires" et "Accords internationaux").

A travers ses 28 articles, il établit une doctrine générale de l'impérialisme et affirme qu'"aucun pays du tiers-monde ne constitue un Etat souverain et indépendant", que ce soit d'un point de vue politique, social, économique, diplomatique ou militaire. En un mot, ces 28 articles établissent un plan de domination et de manipulation généralisées du reste du monde par l'Occident, en des termes très cyniques.

Attention : ce document, qui contient de nombreuses incohérences historiques, est un faux

Un texte prétendument déniché dans les collections d'un musée belge

Les origines de cette "charte de l'impérialisme" sont nébuleuses. En tapant "charte de l’impérialisme" sur Google on trouve ce site, où est citée la source supposée de la charte: celle-ci aurait été exhumée par Mireille Saki, une écrivaine franco-ivoirienne, des collections du Musée royal de l’Afrique centrale, à Tervuren, en Belgique. 

Selon RFI, qui l'a interviewée notamment à ce sujet en janvier 2021, Mireille Saki est par ailleurs présidente du Collectif des Français d'origine ivoirienne et conseillère municipale à Sevran (Seine-Saint-Denis). On retrouve en effet une Mireille Liliane Saki sur le site officiel de cette ville, parmi les élus de l'opposition municipale.

Elle a tiré de ce texte un livre éponyme, "La charte de l'impérialisme", publié aux éditions Pyramide Papyrus Presse, dans lequel elle analyse ce document qu'elle aurait découvert dans ce musée belge, comme elle l'affirmait dans une interview à Abidjan.net en avril 2013.

Pourtant, il suffit de se rendre sur le site du Musée royal de Tervuren pour réaliser que ce document est un faux: parmi la liste de questions rassemblées sous le titre "Points de vue et idées reçues" sur le site officiel de ce musée, sous la question "Qu'est-ce que la charte de l'impérialisme ?", l'équipe du musée explique qu'il s'agit "d'un faux" et y dénonce une "fake news". 

"Il est (...) totalement impensable que l'AfricaMuseum puisse posséder un tel document", affirme le musée, qui se présente sur son site internet comme "un lieu de mémoire sur le passé colonial". Il assure par ailleurs qu'"aucun inventaire n'en fait mention". L'AFP n'a en effet trouvé aucun document ressemblant à cette charte dans la base de données des collections du musée.

Plusieurs éléments remettent par ailleurs en doute l'authenticité d'un tel document: le fait que sa version originale soit introuvable, tout d'abord, mais également de nombreuses incohérences historiques. 

Une version originale introuvable

Ce texte est en effet "anonyme", sans auteur ni origine exacte ; sa version originale n'est connue de personne et "seules des copies en ont été diffusées", note le musée de Tervuren. De plus, aucune signature de pays occidental n'est attachée à ce texte, ce qui le vide de toute éventuelle "valeur juridique".  

Si l'on suit la logique d'un document ayant voyagé à travers les pays et les époques, on devrait également en trouver des exemples dans diverses archives nationales, "or il n'en est rien", souligne encore l'institution belge. Une recherche sur différents moteurs de recherche ne conduit en effet qu'à divers sites et blogs reprenant mot pour mot le texte de cette charte depuis 2013, sans jamais qu'une autre origine que le livre de Mireille Saki ou les collections du musée de Tervuren ne soit mentionnée. 

On retrouve ainsi la charte mentionnée en 2014 sur le site du Mouvement des citoyens Malagasy de Paris, sur ce blog en 2018, dans cette vidéo en 2019 ou dans celle-ci en 2021, parmi d'autres occurrences. Aucun historien "professionnel" n'a jamais mentionné ce document, comme l'explique le musée belge.

"Cela n'a absolument aucun fondement, cela ne tient pas debout", confirme Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne spécialiste de l'Afrique et professeure émérite à l'université Paris Diderot, contactée par l'AFP le 9 février. Cette spécialiste souligne qu'il n'y a "absolument pas" eu de document de cet acabit écrit et conçu par les puissances occidentales à travers les âges pour asservir les autres pays. 

Après la conférence de Berlin de 1884 à 1885, citée dans le texte que nous vérifions, qui rassembla des puissances européennes pour organiser le partage et l'organisation de la colonisation de l'Afrique, les Européens se sont rendus dans les pays africains pour "y faire reconnaître les colonies par rapport aux engagements de Berlin, évidemment sans consulter les chefs et les rois africains qui étaient à l'époque considérés comme des inférieurs" par ces colons. Mais ce "processus impérial", souligne l'historienne, "n'a pas eu besoin de charte" pour exister et être mis en place.

L'AFP n'a en tout cas pu trouver aucune mention de la charte de l'impérialisme en ligne avant 2010, date à laquelle Mireille Saki semble avoir commencé à écrire à ce sujet selon son profil LinkedIn. Elle indique une autre date, août 2013, comme une étape marquante dans l'écriture ce texte - autour de laquelle elle a donné plusieurs interviews à deux médias ivoiriens à ce sujet (1, 2).

Selon le fondateur de Pyramide Papyrus Presse éditions, Mawete Makisosila, qui a édité le livre de Mireille Saki, celui-ci est paru en 2012.

Contacté par l'AFP le 8 février, Mawete Makisosila a expliqué avoir publié ce texte afin d'encourager le "dialogue des cultures" et soutenu que le document d'origine se trouvait bien dans les collections du musée de Tervuren, sans pouvoir fournir davantage de preuves à ce sujet. 

Au téléphone, l'éditeur affirme par ailleurs l'authenticité d'un autre texte controversé qui proviendrait de l'ancien roi de Belgique Léopold II, "Recommandations de Léopold II au Missionnaires en partance au Congo", également qualifié de "faux" par le musée de Tervuren sur son site.

Avant la publication du livre de Mireille Saki, quelques sites republiant cette charte de l'impérialisme en ligne mentionnent comme source Jean-Jacques Ngangweshe, coordinateur d'une association congolaise, la Dynamique de l'Opposition Congolaise en France (DOC). Contacté par email le 9 février, il n'a pas donné suite aux sollicitations de l'AFP. 

Contactée par l'AFP le 10 février, Mireille Saki a affirmé que la charte "existe bien" dans les collections du musée de Tervuren, malgré le démenti de cette institution. Elle assure être allée au musée et  l'avoir consultée, sans pouvoir fournir une copie ou une photo du document original.

"Je ne réagis pas au fait qu'on dise que c'est une fake news", a-t-elle poursuivi. Elle conseille plutôt "d'ouvrir les yeux et de regarder ce qu'il se passe autour" dans le monde, concluant que "c'est ce qui est écrit dans la charte qui est appliqué à tout citoyen, quelle que soit sa couleur de peau". 

Anachronismes et confusions

Non seulement la charte de l'impérialisme a des origines très floues, mais son contenu "pose problème également", poursuit le musée de Tervuren, qui relève de nombreuses "invraisemblances", "anachronismes" et des "constructions de phrases inhabituelles dans un langage protocolaire, diplomatique". 

Parmi les exemples cités: l'expression "tiers-monde", qui n'est "introduite qu'en 1952 par le démographe et économiste français Albert Sauvy"; le concept de "génocide",  qui "n’a été utilisé pour la première fois qu’en 1943, par l'avocat polonais Raphael Lemkin"; et d'autres termes comme "'aide économique au développement', 'armes de destruction massive' et 'leaders' [qui] n’ont pas été utilisés avant la seconde moitié du 20e siècle". 

Tous ces éléments, pour le musée de Tervuren, font que la charte de l'impérialisme "rejoint les théories du complot et est fondé sur d’autres documents fictifs, tels que les Protocoles des Sages de Sion, un faux antisémite bien connu du début du XXe siècle". 

L'absence de sources ou de document fiable à ce sujet est justifiée par celles et ceux qui propagent cette infox par le "secret" dont les auteurs auraient voulu entourer ces textes. Mireille Saki présente d'ailleurs son ouvrage de cette manière dans une interview donnée au site Afrique Femme en 2017: "c'est la partie secrète" de ce texte qui l'a poussée à écrire ce livre, raconte-t-elle, insistant sur le fait que "les concepteurs et signataires [de cette charte] ont pris le soin de bien la dissimuler pour la transmettre à certains initiés afin de la faire perdurer de manière générationnelle".

D'où l'ambition de l'autrice, qui affirme dans son entretien à RFI en janvier 2021 vouloir "vulgariser cette charte" et "la faire connaître au commun des mortels". 

Néanmoins, l'appellation de "théorie du complot" est excessive pour Myriam Cottias, directrice de recherche et directrice du Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages du CNRS contactée le 9 février par l'AFP, qui estime qu'il "y a des véritables souffrances, de véritables questions" soulevées par la circulation de ce faux. Derrière celles et ceux qui partagent cette infox, il y a probablement un "mal être, l'idée qu'on n'est pas reconnu, qu'on n'a pas sa place, que l'Histoire n'a certainement pas assez été dite", estime l'historienne.

"On ne peut pas les renvoyer au mépris", insiste-t-elle,  sous peine de rester "dans un cercle de mépris réciproque" et "de ne pas trouver d'issues à ces questions".  

Colonisation

S'il est donc établi que cette charte est un faux, il est néanmoins important de relever que les abus qu'elle dénonce - la colonisation occidentale et la violence qui l'a accompagnée - ont bien existé.

Comme le soulignaient plusieurs historiens dans une tribune au quotidien belge Le Soir en mars 2019,  il faut "reconnaître que la colonisation fut un processus d'appropriation, par la force, d'un territoire et de ses habitants, fondé sur un racisme systémique". 

Les effets de la colonisation sont en effet encore bien réels sur l'Afrique, estime Myriam Cottias. "Si on prend la France, c'est la Françafrique, c'est-à-dire la mainmise de la France sur des pays qui sont souverains et la tentative de les contrôler."

Une violence dont le musée de Tervuren rappelle la teneur, d'ailleurs, sur la page où se trouvent les éléments de vérification liés à la charte de l'impérialisme.

"Le colonialisme est une forme de gouvernance qui repose sur l'occupation militaire, sur une administration autoritaire et raciste, et sur l'exploitation", souligne l'institution belge, affirmant tenir "explicitement à s'en distancier" tout en assumant "sa responsabilité quant à l'impact que la propagande qu'il a menée autrefois pour le colonialisme, a eu sur la société multiculturelle d’aujourd’hui, et quant au message de supériorité morale et intellectuelle occidentale qu’il a promu dans le passé". 

En effet, Il reste aujourd'hui des "traces" de l'"asymétrie" créée par la colonisation en Afrique, comme par exemple la popularité des traitements visant à blanchir les peaux noires, note Myriam Cottias, du CNRS, "liée à une représentation d'une population considérée comme blanche, et qui serait donc plus belle". 

Mais il ne faut pas non plus oublier que de nouvelles "dynamiques de construction de l'Afrique en tant qu'entité politique, culturelle, qui prend ses décisions pour elle-même" sont à l'oeuvre, souligne l'historienne, citant les exemples de l'Union Africaine ou de la Cour africaine des droits de l'Homme.