Un loup dans le sud de l''Allemagne, le 21 mars 2024. ( AFP / THOMAS KIENZLE)

Gare à cette liste d'affirmations sur le comportement du loup

Alors que la Commission européenne envisage de revoir à la baisse le statut de protection du loup, des internautes partagent depuis plusieurs mois, sur les réseaux sociaux, un même texte vantant certains prétendus attributs caractéristiques de cet animal. Selon ces publications, le loup "ne mange jamais de cadavres", "passe toute sa vie en couple" ou encore reste "seul" si sa partenaire disparaît. Mais, comme l'ont pointé les différents experts contactés par l'AFP, ce texte mélange affirmations fausses ou à nuancer à propos du loup, animal carnivore "opportuniste", qui mange notamment des cadavres et adopte différents comportements par instinct de survie. 

Alors que plusieurs associations de protection de l'environnement ont plaidé, mi-mars 2024, (lien archivé) contre l'abaissement potentiel de son statut de protection - une évolution à laquelle la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a ouvert la voie fin 2023 (lien archivé), en s'inquiétant du "réel danger" représenté par les meutes de loups, une liste d'affirmations fausses ou exagérées à propos du loup a circulé en ligne.

"J'adore les loups tout autant que les autres animaux mais j'ai pour eux une profonde admiration car ils doivent lutter constamment pour rester en vie !" : sur Facebook (1, 2, 3, 4, 5), X, ou encore sur LinkedIn, dans des publications particulièrement virales depuis plusieurs mois, des internautes clament leur admiration pour le loup, en listant plusieurs de ses prétendues caractéristiques les plus fascinantes. 

Ainsi, à en croire cette longue liste d'attributs, le loup "ne mange jamais de cadavres (ni d'animaux, ni de personnes)", "passe toute sa vie en couple, ne s'accouple pas avec sa mère ou sa sœur, comme beaucoup d'autres animaux".

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Il serait aussi "un animal monogame qui ne trompe pas" et "reste seul" si sa "partenaire meurt", en plus d'aider "ses parents dans leur vieillesse en leur apportant de la nourriture". 

Mais "il n'y a pas grand chose de très vrai dans [ce texte partagé sur les réseaux sociaux]. C'est très caricatural", a indiqué à l'AFP, le 9 avril 2024, Nicolas Jean (lien archivé), directeur adjoint à la direction nationale des grands prédateurs terrestres au sein de l'Office français de la biodiversité (OFB). 

Joint par l'AFP le même jour, François Moutou (lien archivé), docteur vétérinaire et président d’honneur de la Société française pour l'étude et la protection des mammifères (SFEPM), résume pour sa part : "En biologie, 'jamais' est un terme toujours un peu suspect. Les loups, opportunistes, profitent des cadavres d'animaux tués par d'autres ou morts de froid, de maladie. Le couple peut changer, pour beaucoup de raisons et dans diverses circonstances. Et les liens avec les parents, quand ils sont connus, peuvent être loin de ce que ce message [viral] affirme.

"Les loups, comme les humains,  n'ont pas tous le même comportement,  même si on peut observer des comportements fréquents", a également souligné à l'AFP, le 9 avril 2024, Patrick Boffy (lien archivé), administrateur de l'association de défense et de sauvegarde des grands prédateurs FERUS. 

Le loup, un animal carnivore "opportuniste" 

Comme l'explique Nicolas Jean, il est "faux" d'affirmer que le loup ne mange jamais de cadavres - y compris ceux d'animaux non tués par lui-même, ce qui rend le loup nécrophage (ou "charognard") : "C'est un animal opportuniste qui va se nourrir en fonction de ce qu'il va trouver sur le territoire : soit des proies vivantes, soit des proies mortes. Les deux sont possibles. [Le loup] reste un prédateur donc, en général, il va lui-même chasser ses proies. Mais selon les circonstances, il va pouvoir s'accommoder de carcasses de proie sur le territoire.

Parmi ces carcasses, l'expert cite notamment le cas d'animaux tués à la chasse et non récupérés par les chasseurs, ou encore des carcasses d'animaux "victimes du climat" hivernal. Le loup privilégie ainsi "l'économie d'énergie" : "s'il a accès à une ressource alimentaire qui ne lui coûte pas grand chose en termes de dépense, il va tout simplement en profiter", pointe le spécialiste de l'OFB. 

Le site du parc national américain de Yellowstone (lien archivé), où des loups gris ont été réintroduits en 1995, souligne notamment que, malgré leur capacité à "chasser efficacement des proies de grande taille que d'autres prédateurs ne peuvent tuer", comme des bisons, ils se nourrissent essentiellement de "bisons tués par l'hiver ou mourant de blessures subies durant la période de rut". 

Michel Meuret, directeur de recherche en écologie et ressources animales à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), joint par l'AFP le 4 avril 2024, rappelle pour sa part que les loups sont des "prédateurs charognards" qui "mangent de tout" : "Quand ils ont le choix et l'abondance des proies, ils vont chasser des proies vivantes. C'est leur instinct de prédateur. Mais quand les proies vivantes sont difficiles à chasser [...] et qu'il faut déployer une énergie pas possible pour les attraper, on trouve les loups à côté de nos poubelles, dans les tas d'ordures.

Contrairement aux idées reçues, le loup, s'il se nourrit bien principalement de viande - en moyenne 2 à 5 kilos par jour, selon le site de l'Office français de la biodiversité (lien archivé) -, il peut aussi diversifier son alimentation avec des "baies sauvages (framboises, mûres ou myrtilles)" ou encore des insectes, pointe le site du parc animalier de Courzieu (lien archivé).

Le loup, un animal nécrophage 

Comme l'a par ailleurs relevé Patrick Boffy, si le loup est "un prédateur qui chasse et tue pour se nourrir", c'est aussi "un charognard, qui revient plusieurs fois sur la carcasse d'une proie ou d'un cadavre trouvé.

Geneviève Carbone (lien archivé), psycho-éthologue spécialisée dans le comportement du loup, qui a notamment réalisé le premier suivi de terrain dans le Mercantour lors du retour du loup en France en 1993 rappelle ainsi pour l'AFP le 10 avril les résultats d'une étude menée entre 2014 et 2017 dans le parc national de Denali, en Alaska (lien archivé).

Ces travaux avaient consisté à observer, grâce à des caméras, les comportements de différentes espèces (loup gris, glouton, coyote, renard roux) auprès de carcasses de grands animaux. 

"Le loup gris s’avère [être] le nécrophage principal en fréquence et en durée. Cette espèce profite abondamment des carcasses et domine en fréquence et en durée, à tel point que sa présence limite considérablement celle des autres espèces (renards roux, coyotes), à l'exception du glouton", résume l'experte. 

Quant à la question de savoir si les loups peuvent consommer ou non des cadavres d'êtres humains, s'il n'existe évidemment pas d'étude à ce sujet, "rien ne s'oppose dans les faits, à la consommation du cadavre d’un homme par les animaux", souligne Geneviève Carbone.

"Le loup reste un animal sauvage et il ne fera pas le distinguo [entre les cadavres d'animaux et de personnes], ça a été documenté pendant les conflits, notamment aux 17e, 18e et 19e siècles, où les loups pouvaient venir sur les champs de bataille consommer des dépouilles humaines", détaille pour sa part Nicolas Jean, tout en précisant que si cela est "possible, dans l'absolu", ce phénomène reste un "peu anachronique" en 2024.

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Un loup (canis lupus) dans le sud de l''Allemagne, le 21 mars 2024. (AFP / THOMAS KIENZLE)

Le loup, plutôt monogame mais pas exclusivement

L'affirmation du texte viral prétendant que le loup "passe toute sa vie en couple, ne s'accouple pas avec sa mère ou sa sœur, comme beaucoup d'autres animaux", au point d'être un "animal monogame qui ne trompe pas" et "reste seul" en cas de disparition de sa partenaire mérite quant à elle d'être fortement relativisée. 

"C'est à nuancer. Les loups restent globalement fidèles, en effet : au sein de chaque meute, vous allez avoir un seul couple reproducteur - c'est en ce sens qu'il y a une forme de fidélité. Par contre, le statut de reproducteur, que ce soit chez le mâle ou chez la femelle, s'acquiert au gré de luttes qui peuvent parfois aller jusqu'à la mise à mort du concurrent", tempère Nicolas Jean.

"Il arrive qu'un père soit aux prises avec sa fille ou que la fille soit aux prises avec sa mère, c'est tout à fait possible. [...] Si le partenaire ou la partenaire disparaît [...], la survie de l'espèce prime. Dans la faune sauvage, c'est l'instinct de survie qui est déterminant, que ce soit pour se nourrir ou pour se reproduire, donc toutes les options vont être possibles et utilisées", nuance là encore Nicolas Jean, soulignant qu'un loup peut aussi se reproduire avec d'autres même lorsque son ou sa partenaire est encore en vie. 

Sur son site, l'OFB rappelle qu'une meute est composée d'un couple reproducteur ("couple alpha") et de ses descendants "de différentes générations antérieures", tout en précisant que le loup est une espèce "monogame" dont la reproduction est réservée au "couple dominant", qui inhibe "la participation à la reproduction" des autres membres de la meute grâce à des phéromones et des comportements de domination.

Et Patrick Boffy de pointer que, si "la meute est une famille, avec un seul couple reproducteur", on peut y observer des "comportements différents, avec des reproductions croisées, des meurtres familiaux" ou encore "le mâle dominant" qui peut être "chassé de la meute ou tué et être remplacé par l'un de ses fils".

Tout en confirmant que l'accouplement des loups est "généralement monogame", le site du parc de Yellowstone note aussi qu'environ 25% des meutes du cet espace comptent par exemple "plusieurs couples reproducteurs sous reproduction polygame". 

Sur ce point, Geneviève Carbone note : "Au sein des meutes de petite taille, il n’y a en général qu’un seul couple d’adultes qui seront donc le seul couple reproducteur, à la fondation de la meute et plusieurs années durant. De fait, il ne 'trompe' pas ou elle ne 'trompe' pas son partenaire. Cependant, de cette structure basale, on ne peut en déduire une affirmation absolue, systématique qui vaut règle."

"Il est [...] faux de prétendre qu'un loup reste seul si sa partenaire meurt ou qu’une louve reste seule si son partenaire disparaît. C’est possible, mais ce n’est pas une règle. En général, d’ailleurs, il y a recomposition. Dans les meutes plus importantes, dans lesquelles il est possible que se forment plusieurs couples reproducteurs, de nombreuses observations ont été faites [telles que le fait qu']un mâle s’accouple avec plusieurs femelles, celles-ci pouvant en outre être apparentées", poursuit-elle. 

Et la spécialiste d'ajouter : "Le monde de la recherche, au regard des articles publiés sous comité de lecture, s’accorde sur le fait qu’environ 25% des meutes ont plusieurs couples reproducteurs avec plusieurs partenaires.

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Un loup (canis lupus) dans le sud de l''Allemagne, le 21 mars 2024. (AFP / THOMAS KIENZLE)

Geneviève Carbone rappelle aussi que les "croisements entre apparentés proches", qui restent rares chez toutes les espèces animale, s'expliquent principalement par certaines "règles d'évitement" qui limitent ces possibilités : "Chez le loup gris, la règle d’évitement la plus simple est directement liée à la dispersion des subadultes en âge de se reproduire  : femelles et mâles quittent leur meute et parcourent parfois plusieurs centaines de kilomètres jusqu’à s’établir dans un nouvel espace qui pourra devenir un nouveau territoire avec installation d’un couple reproducteur. [Il faut aussi prendre en compte] l’espérance de vie moyenne d’un loup gris vivant à l’état sauvage, de 4,5 ans - sachant que la maturité sexuelle arrive entre 18 mois et 2 ans, cela réduit les opportunités d’accouplement.

Enfin, si les loups plus âgés bénéficient de l'aide de loups plus jeunes, ce phénomène ne se produit pas de manière aussi "romancée" que l'avance le texte, déplore Nicolas Jean : "On [observe] ces phénomènes d'entraide au sein de la meute. [...] Les adultes, ceux qui tiennent le clan, la meute, vont tolérer que les anciens viennent manger [...] les restes." Ainsi, les loups plus faibles bénéficient de cette aide car ils font partie de la meute, au même titre que ses autres membres moins âgés. 

"Bien que soudée par des liens familiaux et sociaux très forts, la meute de loups est régie par une hiérarchie stricte. Cette organisation est particulièrement visible lors des repas. Le couple dominant – en particulier le mâle – prend l’initiative de toutes les actions importantes : se déplacer, chasser, manger, etc.", précise encore le parc de Courzieu sur son site.

Et, comme le pointe Geneviève Carbone, étant donné que "les subadultes quittent leur meute d’origine par dispersion", ils ne sont "généralement pas géographiquement auprès de leurs parents quand ceux-ci vieillissent", ce qui peut expliquer l’absence "d’observations vérifiables" à ce sujet.

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Un loup (canis lupus) dans le sud de l''Allemagne, le 21 mars 2024. (AFP / THOMAS KIENZLE)

D'une protection "stricte" à une protection "simple" du loup en Europe ? 

Selon une étude européenne publiée en 2023 (lien archivé) dressant un état des lieux de la présence des loups dans l'UE à cette date, on en dénombrait environ 20.300, présents dans 24 pays - à l'exception de l'Irlande, de Chypre et de Malte.  

L'Italie compte le plus de loups (3.307), suivie de la Roumanie (entre 2.500 et 3.000) et de l'Espagne (plus de 2.100). En France, en 2023, le nombre de loups avait été estimé à 1.104

En vertu de la directive européenne "Habitats" de 1992, la plupart des populations de loups en Europe bénéficient d'une "protection stricte", assortie de possibilités de dérogations.

La Commission européenne a proposé en mars 2024 de passer au statut de "protection simple", plus souple et permettant d'éliminer plus facilement, notamment en instaurant des quotas de chasse, les loups considérés par certains comme étant en trop grand nombre dans certaines régions. Cette proposition, réclamée par des éleveurs dans plusieurs pays, doit encore être approuvée par les Etats membres de l'UE, puis par la Convention de Berne qui pourrait rendre une décision en fin d'année.

Les associations demandent pour leur part à la France de la rejeter formellement et de favoriser "l'application des solutions déjà existantes de cohabitation entre loups et éleveurs".

Elles citent ainsi la protection des troupeaux avec chiens de protection, bergers et clôtures efficaces, ainsi que la mise en place de bénévoles pour la surveillance des troupeaux de nuit. "Quand cela a été fait, il y a zéro attaque", assure l'association FERUS, qui a mis en place des expérimentations en ce sens. Les tirs ne devraient intervenir qu'en "ultime recours" si l'effarouchement a échoué, estiment les défenseurs de l'environnement.

Le Plan loup pour 2024-2029, publié en février, prévoit d'augmenter les indemnisations pour les éleveurs, avec en parallèle une simplification des conditions de tirs. Les associations y sont farouchement opposées.

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