
Non, cette vidéo ne montre pas un cas d’empoisonnement lié à la "sardine Anny"
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 03 avril 2023 à 18:57
- Lecture : 7 min
- Par : SUY Kahofi, AFP Côte d'Ivoire
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La vidéo qui circule sur les réseaux sociaux est un court extrait d’une trentaine de seconde où l’on voit les corps de quatre personnes inertes à même le sol dans ce qui semble être des vomissures. On peut distinguer sur les images qu’il s’agit de deux adultes et deux enfants. On entend également des pleurs, des lamentations et des interrogations.
Une voix s’écrie "c’est quel poison ça ?", une plus forte "c’est trop tard !", une autre "l’enfant est devenu sec" et plusieurs fois dans la vidéo "c’est depuis hier". On peut aussi lire les inscriptions suivantes : "la sardine Anny est empoisonnée, attention, attention ne pas mangé[sic]". L’image d’une petite boîte sardine rouge de la marque Anny est aussi présente sur la vidéo.

La scène, selon plusieurs publications (1,2,...), se passe en République démocratique du Congo (RDC) quand d'autres font référence au Bénin (1,2...). Les textes qui accompagnent la vidéo alertent tous sur le caractère toxique voir mortel de la sardine Anny. "Attention aux sardines Anny", "Attention, attention sardine empoisonnée" ou encore "Vu sur un mur ! Toute une famille empoisonnée par la sardine", indiquent-ils pour mettre en garde les consommateurs.

Un drame familial à Abidjan
La sardine Anny est-elle responsable de l’état des quatre victimes apparaissant sur la vidéo ? Cette séquence a-t-elle réellement été tournée en RDC ou Bénin ? Afin de découvrir son origine et le contexte dans lequel se sont déroulés les faits, nous procédons à une recherche par image inversée grâce à l’outil INVID We Verify. En vain. Nous tentons une autre méthode en cherchant par mots-clés sur Crowdtangle, sur la base des indices laissés par les auteurs des publications et/ou les internautes dans leurs commentaires. En tapant "sardines Anny", nous trouvons sous cette vidéo un commentaire mentionnant exactement ceci : "cette famille a été empoissonnée (sic) par l’amie à la femme selon tjrs les réseaux et elle date".
En combinant "amie de famille empoissonné" sur Facebook, nous retrouvons cette publication où il est fait mention d’un "poisson à la braise". Elle contient un autre élément important : le hashtag #Abidjan qui pourrait nous orienter vers le lieu où la vidéo a été enregistrée. Toujours sur Facebook, l’utilisation des mots-clés "famille Abidjan poisson empoisonné" nous permet de déboucher sur cette autre publication avec des commentaires qui évoquent la zone de Koumassi.

Grâce aux indices récupérés sur Facebook, nous lançons une dernière recherche via Google pour trouver d’autres détails concernant cette affaire d’empoisonnement. Nous combinons les mots-clés "famille empoisonnée poisson braisé Koumassi".
Les résultats du moteur de recherche nous renvoient à plusieurs articles relatifs à un évènement survenu en Côte d’Ivoire (1, 2, 3, 4). Sur le site officiel du gouvernement ivoirien, ce communiqué évoque le décès des "quatre membres de la famille Adiadi", le vendredi 28 octobre 2022 à leur domicile du quartier Campement, dans la commune de Koumassi, rattachée à la capitale économique ivoirienne.

Pour être sûr qu’il s’agit bien du même évènement, nous réalisons une dernière recherche avec les mots-clés "famille adiadi koumassi campement". Parmi les résultats suggérés, ce reportage réalisé par la chaîne de télévision RHDP Breaking News revient sur le drame de Koumassi décrit plus haut: "une famille entière dont deux enfants (8 mois et 2 ans) emportée par la mort". Et après 1 mn 23 s de lecture, on retrouve la même table basse, la même nappe à carreaux, le même saladier bleu et les mêmes assiettes blanches. La seule différence entre les deux vidéos, c’est que les assiettes du reportage télévisé ont été nettoyées et déplacées. A noter qu’aucune cause spécifique n’a été établie quant à la cause du décès des quatre membres de cette famille.


La vidéo virale censée montrer un cas d’empoisonnement en RDC ou au Bénin est donc sortie de son contexte original, puisqu'elle provient de Côte d’Ivoire.
Ces sardines seraient d’origine Marocaine selon le site Open Food Facts (openfoodfacts.org). Une recherche Google avec les mots-clés "sardines Anny Maroc" nous le confirme, et renvoie vers le site de la société Mutandis qui répertorie la marque Anny dans les produits qu’elle commercialise en Afrique: "Sur le continent africain, Mutandis gère et développe deux grandes marques : Josiane et Anny".
En RDC, où les rumeurs sur la supposée toxicité de la sardine Anny ont été particulièrement virales, nous constatons que ces sardines sont effectivement un produit de consommation courante, et qu'elles sont distribuées par une entreprise du nom de SOCIMEX. Outre la vidéo de la famille décédée en Côte d'ivoire, un autre message est venu alimenter la psychose. Il s'agit d'un document soit-disant officiel annonçant l’interdiction de consommer cette conserve sur l’ensemble du territoire congolais. Le communiqué porte l’en-tête de la Direction de la Protection Civile, un service qui dépend du ministère de l’Intérieur congolais.
Les mails adressés à la Direction de la Protection Civile et au Ministère congolais de l’Intérieur pour savoir si ce document était authentique sont restés sans suite. Mais plusieurs indices conduisent à douter de son caractère sérieux, notamment le mot "Stop !" qui ponctue chaque fin de phrase ainsi que la conclusion du message: "Sentiments patriotiques Full stop !".
De plus, une organisation de la société civile qui collabore régulièrement avec les autorités sur des problématiques liées à l’alimentation, a assuré à l’AFP que ledit communiqué était "faux". "Notre structure a approché la Direction de la Protection Civile et le prétendu signataire dudit message (dénommé "Marcel Mafuta Ngalamen, ndlr) qui ne le reconnaissent pas, ce dernier n’est pas en fonction pour engager la direction concernée", a affirmé Deryck Tshibangu Kamundaku, président de l’Organisation de défense des consommateurs, interrogé le 29 mars par l’AFP. Il ajoute que "la seule entité en charge du contrôle des produits alimentaires est l’Office congolais de contrôle (OCC) : ces documents et articles de presse annonçant un communiqué de la Direction de la Protection Civile sont totalement infondés". L’OCC n’a pas non plus répondu à nos sollicitations.

Rumeur de sardine empoisonnée
Selon Joël Diawa, journaliste du site d’information infos-droitshumains.net basé en RDC et interviewé par l’AFP le 29 mars, "les auteurs des publications surfent encore sur une fausse information qui a circulé fin 2022 au sujet de la sardine Anny en RDC".
Effectivement, ce n’est pas la première fois que la sardine Anny se retrouve au centre d’une polémique. En 2022, la SOCIMEX qui distribue la sardine Anny en RDC a été accusée d’avoir mis sur le marché des sardines tantôt avariées, tantôt empoisonnées, selon des publications Facebook datant du mois d’octobre (1, 2, 3).
L’entreprise avait alors vigoureusement démenti. Joël Diawa, qui a enquêté sur ces rumeurs, explique que "lors de la visite des stocks organisée par la SOCIMEX en octobre 2022, 23 cartons de sardine ont été entachés d’huile. L’huile s’est échappée de quelques boites qui se sont ouvertes pendant la manutention". "Au moment où le service d’hygiène alimentaire était en train d’isoler les 23 cartons entachés d’huile, des images prises par un individu non identifié ont inondé la toile alimentant les rumeurs de sardines empoisonnées", poursuit le journaliste.
Cette version des faits est confirmée par le procès-verbal du rapport d’inspection vétérinaire réalisée le 20 octobre 2022, que l’AFP a pu se procurer.

Contactée, la SOCIMEX n’a pas réagi à nos sollicitations concernant la nouvelle vague de rumeurs qui touchent la marque de sardines Anny.