Cette photo montre un rebelle centrafricain, et non un commandant du M23 arrêté en RDC

  • Cet article date de plus d'un an
  • Publié le 21 mars 2023 à 18:36
  • Lecture : 5 min
  • Par : Marin LEFEVRE
Une photo montrant un "grand tireur" du M23, rébellion active dans le nord-est de la République démocratique du Congo, fraîchement arrêté ? C'est ce que prétendent les internautes qui partagent cette image sur Facebook. Or l'homme en photo est un rebelle centrafricain. L'image date de 2007 et a été prise par un photographe travaillant pour les Nations unies en Centrafrique dans le nord-est du pays, où étaient présentes plusieurs rébellions. Cette image a commencé à circuler deux jours après que les combats ont repris entre l'armée et les rebelles du M23 dans l'est de la RDC et qu'une vingtaine de civils ont été tués dans des attaques menées par d'autres groupes.

Un homme en treillis est assis dos à un mur en briques, l'air las, le menton appuyé sur son poing fermé. A côté de lui, inclinés contre le mur, deux lance-roquettes et un fusil d'assaut.

Ce combattant serait "l'un des grands tireurs du M23" arrêté dans l'est du pays par les Forces armées de République démocratique du Congo (RDC), affirment les internautes qui partagent cette image sur Facebook. "Après interrogations, il dit avoir venu de l'Ouganda pour servir les terroristes du M23 RDF [sic]", accusent-ils, faisant référence à la rébellion majoritairement tutsie active dans le Nord-Kivu (nord-est), soutenue selon Kinshasa et des experts des Nations unies par les forces armées rwandaises (RDF).

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Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 21 mars 2023

Ces publications ont fait leur apparition sur les réseaux sociaux alors que les combats ont repris le 18 mars entre les rebelles du M23 et les FARDC dans l'est du pays selon des sources locales.

Un rebelle centrafricain en 2007

L'image virale n'a pourtant rien à voir avec un prétendu chef du M23 arrêtée par l'armée :elle montre un rebelle centrafricain, pris en photo dans le nord de son pays en 2007.

Une recherche d'image inversée sur le moteur de recherches Yandex permet de la retrouver en tête d'une dépêche de 2018 de l'agence de presse Reuters reprise par le Moscow Times et intitulée "How Russia Moved Into Sub-Saharan Africa" ("Comment la Russie s'étend en Afrique subsaharienne"). Sa légende redirige vers un ancien profil Flickr lié à l'équipe des Nations unies coordonnant la réponse à la crise humanitaire présente en Centrafrique à l'époque.

Le site relié à ce profil - supprimé aujourd'hui mais dont de nombreuses versions archivées sont consultables - figure en effet sur la plateforme d'informations humanitaire ReliefWeb, gérée par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA).

La photo montre un rebelle à Birao, dans l'extrême-nord de la Centrafrique, et a été prise par Pierre Holtz pour le Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef) le 6 avril 2007, selon la description de l'album dans laquelle elle est classée sur ce site et les métadonnées qui y figurent.

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Capture d'écran d'une photo sur Flickr, réalisée le 21 mars 2023

Contacté le 21 mars, le bureau de l'Unicef en Centrafrique n'a pas été en mesure de fournir à l'AFP davantage d'informations quant au photographe ou au contexte dans lequel ce cliché a été pris.

A cette époque, le nord de la Centrafrique, pays enclavé figurant parmi les plus pauvres de la planète, était en proie aux exactions et violences commises par des groupes rebelles, des "coupeurs de routes" et des soldats gouvernementaux.

Depuis 2013, le pays est déchiré par la guerre civile, déclenchée par le renversement du président François Bozizé par une coalition de groupes armés dominés par des musulmans, la Séléka. L'une de ces entités, le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC) est d'ailleurs née à Birao, où a été prise la photo que nous vérifions. Le président déchu a ensuite organisé et armé des milices dites anti-balakas, majoritairement chrétiennes et animistes, pour tenter de reprendre le pouvoir.

Le conflit, extrêmement meurtrier pour les civils, a culminé en 2018 avant de baisser d'intensité, et Séléka et anti-balakas sont accusés par l'ONU d'avoir perpétré de nombreux crimes de guerre et contre l'humanité.

Combats et tueries dans l'est de la RDC

En République démocratique du Congo, dans la province du Nord-Kivu, les combats ont repris le 18 mars entre l'armée et les rebelles du M23 dans le territoire de Masisi, au nord-ouest de la capitale provinciale Goma, après quelques jours d'accalmie. Dans un communiqué, l'armée a accusé la rébellion d'avoir attaqué au moins six de ses positions et de commettre de "récurrentes violations du cessez-le-feu".

Après plusieurs annonces de cessation des hostilités non suivies d'effet, un cessez-le-feu aurait dû intervenir le 7 mars mais n'a pas non plus été respecté. Les combats s'étaient toutefois arrêtés quelques jours lors de la semaine du 13 mars, pendant que le M23 se retirait de villages où se déployaient des soldats burundais de la force envoyée dans la région par la Communauté des Etats d'Afrique de l'Est (EAC).

Par ailleurs, une vingtaine de civils ont été tués le même jour dans deux attaques distinctes dans l'est du pays.

Dans la province d'Ituri, la milice Codeco (Coopérative pour le développement du Congo), qui affirme protéger la tribu Lendu face à la tribu Hema, est accusée d'avoir attaqué cinq villages du territoire de Mahagi et tué 15 personnes.

Dans la province voisine du Nord-Kivu, ce sont les rebelles ADF (Forces démocratiques alliées), affiliés au groupe jihadiste Etat Islamique (EI), qui sont accusés d'avoir tué au moins neuf personnes dans le village de Nguli, en territoire de Lubero. L'EI a revendiqué cette attaque le 19 dans un communiqué publié par son organe de propagande, Amaq.

A l'origine des rebelles ougandais majoritairement musulmans, les ADF ont fait souche depuis le milieu des années 1990 dans l'est de la RDC, où ils sont accusés d'avoir massacré des milliers de civils.

Les provinces de l'est de la RDC sont en proie depuis près de 30 ans aux violences de dizaines de groupes armés.

Le conflit entre le M23 et l'armée congolaise, source de vives tensions entre Kigali et Kinshasa, a donné lieu à de multiples tentatives de désinformation sur les réseaux sociaux. Les deux pays s’accusent constamment d’agression depuis que le M23 a repris les armes fin 2021 dans l’est de la RDC.

Ces derniers mois de nombreuses rumeurs ont également inondé sur les réseaux sociaux en RDC, accusant les Occidentaux, à travers la force onusienne de maintien de la paix (Monusco), de collaborer avec le M23 dans l'est du pays, sur fond de combats meurtriers entre l'armée et les rebelles.

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