Des carottes en solde au marché en plein air de Cadillac, près de Bordeaux, en France, le 25 avril 2020 ( AFP / GEORGES GOBET)

Non, le jus de carotte ne soigne pas le cancer du sein

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Une publication partagée plus de 23.000 fois en Côte d’Ivoire depuis le 29 avril 2022 et repartagée récemment indique que boire du jus de carotte permet de soigner le cancer du sein. Attention: plusieurs oncologues contactés par l’AFP ont formellement assuré que cette publication n’a aucun fondement scientifique. Le jus de carotte n’est pas un remède contre le cancer du sein; il existe plusieurs traitements allant de la radiothérapie à la chirurgie pour lutter contre cette maladie.

Le jus de carotte naturel et fraîchement pressé, capable de soigner le cancer du sein? C’est l'affirmation partagée sur Facebook par la page Émergence +. Partagée plus de 23.000 fois depuis fin avril 2022, cette publication se propose d’expliquer une "recette qui guérit le CANCER DU SEIN", un "remède simple et efficace" avec pour seul "ingrédient" la "CAROTTE".

Elle a recommencé à circuler récemment sur Facebook. 

Capture d’écran d'une publication Facebook réalisée le 13 juillet 2022

Ce remède miracle est le suivant : "sans ajouter de l’eau, écraser les carottes que l’on a bien nettoyées, Et en extraire le JUS. Extracteur de jus ou Centrifugeuse, ou mortier-pilon". Une fois le jus des carottes obtenu, la publication préconise d'"en boire plus qu’à satiété et ne pas attendre d’avoir soif ni faim car, plus on en boit, plus ça fait du bien".

Le texte donne également quelques instructions en lien avec la posologie : "Ne boire et ne manger que le JUS de carotte que l’on vient d’extraire aussitôt pour l’occasion soif et faim. Pas d’eau, ni même dans la préparation extraction. Pas le jus extrait longtemps à l’avance, surtout pas celui du commerce industriel".

Cette solution, simplissime au premier abord, suscite chez plusieurs internautes des mots de remerciements.

Capture d’écran de commentaires Facebook réalisée le 13 juillet 2022

Un remède sans fondement scientifique

La simplicité du remède proposé et les marques de gratitude qui l’accompagnent ne garantissent en rien la crédibilité de cette publication. Contacté par l'AFP le 11 juillet 2022, Dr Jacques Robert, professeur en cancérologie à l’Université de Bordeaux, se veut clair: "la carotte n’est pas utilisée en médecine comme traitement du cancer du sein ; elle n’a aucun effet prouvé sur sur le cancer du sein".

"Cette publication n’a pas de fondement scientifique" renchérit auprès de l'AFP le 11 juillet 2022 Dr Manuel Rodrigues, oncologue et chercheur au sein de l’unité  de recherche "Cancer, hétérogénéité, instabilité et plasticité" de l'Inserm. Sur le sujet de l’utilisation de la carotte dans le traitement des cancers, Dr Manuel Rodrigues évoque une ancienne recherche infructueuse mais sans aucun lien avec le cancer du sein.

"Je ne connais donc pas le rationnel d’une telle affirmation sur les carottes mais s’il s’agit du bêta-carotène [pigment qui donne sa couleur orange à la carotte et est source d'anti-oxydant et de vitamine A], il s’agit d’une vieille hypothèse testée sans succès dans les années 80. La supplémentation par bêta-carotène ne réduit pas le risque de cancer et pire encore, l’augmente pour le cancer du poumon chez les fumeurs, a contrario de ce que l’on pouvait espérer."

Image d’une macrobiopsie par mammotome réalisée le 8 mars 2006 à l'Institut Curie à Paris ( AFP / JOEL SAGET)

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) indique sur son site internet que "le cancer du sein est la première cause de mortalité par cancer chez les femmes" avec "plus de 2,2 millions de cas recensés en 2020". "Près d’une femme sur 12 développe un cancer du sein dans sa vie. Environ 685 000 femmes sont mortes du cancer du sein en 2020", précise l’agence onusienne.

Problème de santé publique

En Côte d’Ivoire, pays d’Afrique de l'ouest où cette publication Facebook est très virale, le cancer du sein est un problème de santé publique. Selon les chiffres du Programme national de lutte contre le cancer (PNLCa), le cancer du sein occupe le "1er rang des cancers incidents de la femme avec 3.306 nouveaux cas et 1.785 décès estimés en 2020, soit un taux de mortalité de 25,3 pour 100 000 femmes".

La prise en charge du cancer du sein reste coûteuse pour les malades et leurs familles. A titre d’exemple, la mammographie dans les centres de prise en charge publics coûte autour 25.000 Fcfa (environ 39 euros) soit la moitié du salaire minimum ivoirien estimée à quelques 90 euros (60.000 Fcfa). Dans les structures privées, il faudra débourser 60.000 Fcfa (environ 91,25 euros) dans le meilleur des cas, selon des appels passés par l'AFP à plusieurs organismes de ce type.

"La prise en charge du cancer du sein reste élevée pour de nombreuses familles et personnes vivants avec la maladie. Nous avons évalué une fourchette de soin qui oscille entre 700.000 et 5 millions de Fcfa (de 1.000 à 7.500 euros) en fonction de la gravité de l’infection chez les femmes. Des montants qui ne sont hélas pas à la portée de tous et qui font du cancer du sein une maladie coûteuse" fait remarquer à l'AFP Emmanuelle Beugré Phox, présidente de la Fondation Femmes Shunamites en Action (FFSA), contactée le 12 juillet.

Cette ONG ivoirienne, qui accompagne les victimes du cancer du sein sensibilise dès le plus jeune âge les jeunes filles au dépistage précoce, assure un accompagnement moral et psychologique des femmes victimes du cancer du sein et plaide pour une gratuité des soins.

"Si de nombreuses femmes font confiance à ces remèdes miracles qui pullulent sur Facebook, c’est faute de moyens et d’accès aux médecins traitants. Imaginez-vous une femme qui souffre avec une douleur dans la poitrine et à qui on demande de revenir pour un rendez-vous dans un mois ? Elle serait tentée d’utiliser n’importe quelle recette pour soulager sa douleur", explique à l'AFP Emmanuelle Beugré Phox.

La présidente de l’ONG indique que plusieurs remèdes miracles circulent au sujet du cancer du sein, dont des pseudo-traitements à base d’argile, de corossol et de kaolin qui ont été essayés par plusieurs malades - sans aucun succès.

"De façon générale, l’automédication (même avec des choses considérés inoffensives comme la phytothérapie) est à proscrire sans l’avis du médecin référent: il y a des risques d’interactions avec les traitements anti-cancéreux qui risquent de soit en augmenter les effets secondaires soit d'en diminuer l’efficacité" explique à l'AFP Dr Benjamin Verret, membre du Comité de pathologie mammaire au centre de lutte contre le cancer Gustave-Roussy (Villejuif-France), joint le 12 juillet.

Pour éviter que les femmes ne cèdent aux discours des charlatans et ne mettent leurs vies en danger, la Fondation Femmes Shunamites en Action les sensibilise à ne faire confiance qu’aux traitements homologués contre le cancer du sein et surtout à se faire dépister tôt, ce qui permet d'augmenter les chances de guérison. 

"Oui, on peut guérir d’un cancer du sein, à condition qu’il soit diagnostiqué et traité le plus tôt possible. En revanche, les cancers du sein qui sont diagnostiqués ou traités trop tardivement, lorsque des cellules cancéreuses ont quitté la tumeur et se sont disséminées dans l'organisme, ne sont plus guérissables" souligne Dr Jacques Robert, professeur en cancérologie à l’Université de Bordeaux, contacté par l'AFP le 12 juillet.

Selon le site de l’Institut national du cancer (France), le traitement du cancer du sein (comme généralement des cancers) repose notamment sur la chirurgie, éventuellement complétée par une radiothérapie, et parfois par une chimiothérapie post-opératoire lorsque certaines caractéristiques du cancer montrent qu’il existe un risque élevé de récidive.