Cette vidéo à l'origine de heurts en Côte d'Ivoire ne montre pas des Ivoiriens victimes de violences au Niger

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Une vidéo montrant un groupe d'hommes recevoir des coups circule en Côte d'Ivoire sur les réseaux sociaux et sur Whatsapp depuis le mercredi 19 mai. Selon les internautes qui l'ont partagée, elle montre des violences commises au Niger envers des ressortissants "de Guinée, burkinabe, ivoirien (sic)". Ces images ont conduit des Ivoiriens à prendre pour cible des Nigériens, faisant un mort et plusieurs blessés graves en Côte d'Ivoire selon les autorités. Attention: cette vidéo n'a pas été prise au Niger, mais au Nigeria, et a déjà été publiée en ligne en mars 2021.

Une dizaine d'hommes sont allongés les uns sur les autres, torses nus, à même le sol, à quelques pas d'une route goudronnée. Plusieurs autres hommes, en uniforme et en civil, les battent à grands coups de bâton. La vidéo dure un peu plus de deux minutes et est d'une grande violence. Ceux qui frappent les hommes étendus au sol sont des "aoucha au Niger", selon les internautes qui partagent cette vidéo, qui "maltraite nos parents de Guinée burkinabe ivoirien (sic)".

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 21 mai 2021

Ces images, qui ont énormément circulé sur Whatsapp et été partagées plus de 250 fois sur Facebook depuis le 19 mai (1, 2), ont conduit à des échauffourées dans plusieurs villes de Côte d'Ivoire : des Ivoiriens ont, en représailles, pris pour cible des Nigériens. Dix personnes ont été blessées selon les autorités.

Opération Safe Haven, au Nigeria

Pourtant, la vidéo à l'origine de ces affrontements n'a pas été prise au Niger et ne montre pas une scène de violence entre Nigériens et Ivoiriens. 

Une recherche d'images inversées sur le moteur de recherches Google permet de déceler les premiers indices remettant en question la rumeur qui s'est propagée sur les réseaux sociaux. Cette recherche renvoie en effet à un tweet daté du 18 mars 2021, rédigé en anglais. Ce dernier indique que les images ont été prises dans "l'Etat de Niger" ("Niger State"), un état de l'ouest du Nigeria frontalier du Bénin.

L'ambivalence de ce nom explique sans doute la confusion qui a entouré cette vidéo: le message peut en effet donner l'impression que l'auteur fait référence à "l'Etat du Niger", pays situé au nord du Nigeria, et non à l'Etat de Niger.

Mais un coup d'oeil aux commentaires suscités par ce tweet permet de voir qu'il est bel et bien question ici du Nigeria: de nombreux internautes, en réponse, interpellent en effet l'armée nigériane via son compte Twitter officiel (@HQNigerianArmy). Un message, en outre, vient apporter une précision sur le lieu potentiel où la scène a été filmée: selon son auteur, la vidéo a été tournée non pas dans l'Etat de Niger mais à "Bassa, dans l'Etat de Plateau", un autre du Nigeria. Selon cet internaute, la séquence en question montre ainsi une arrestation "par des soldats de l'opération Safe Haven". 

Pour appuyer ses dires, l'auteur de cette réponse a entouré à gauche, dans la capture d'écran qui accompagne son message, un panneau tricolore sur lequel on distingue les mots "Slow down checkpoint ahead Operation Safe Heaven" (Ralentissez, vous arrivez à un point de contrôle - Opération Safe Haven). En effet, à la 53e seconde de la vidéo, on distingue le même panneau (rectangle rouge) et un tonneau orné des mêmes trois couleurs: marron, bleu foncé et bleu clair (rectangle jaune). 

Capture d'écran d'une vidéo Facebook réalisée le 21 mai 2021

Plusieurs choses prouvent ici que la scène ne se déroule pas au Niger: ce pays étant francophone, il est très peu probable que des panneaux visant à informer la population soient en anglais et non en français. 

De plus, les mots "Operation Safe Haven" font référence à l'opération du même nom, une force opérationnelle nigériane visant à maintenir la paix dans l'Etat de Plateau, au Nigeria (centre) lancée en 2010. Sur YouTube, l'état-major de la défense nigérian promeut cette opération, notamment dans cette vidéo. A 1 minute et 55 secondes, on y aperçoit d'ailleurs le quartier général de l'opération, situé à Jos, la capitale de l'Etat de Plateau : les mêmes couleurs (marron, bleu foncé, bleu clair) sont apposés sur le panneau qui signale la présence du QG.

Capture d'écran d'une vidéo YouTube, réalisée le 21 mai 2021

Dernier élément : les uniformes portés par certains hommes visibles dans la vidéo.  On les distingue à peine, mais ils ressemblent fortement aux uniformes des soldats nigérians, comme visibles dans la photo de l'AFP ci-dessous: même forme de chapeau, même manches longues, mêmes couleurs.

Capture d'écran d'une vidéo Facebook, réalisée le 21 mai 2021
Le chef d'état-major de la défense, le Major Général Leo Irabor, salue les soldats au garde-à-vous lors d'une garde d'honneur pour l'arrivée des nouveaux chefs militaires nigérians à la base aérienne de Maiduguri, au Nigeria, le 31 janvier 2021.  (AFP / Audu Marte)

 

Ces éléments sont corroborés par Seidik Abba, un journaliste nigérien, contacté par l'AFP après qu'il a tweeté au sujet de la vidéo virale. Il explique dans ce message qu'elle a été "tournée au Nigeria" et "concerne des éléments présumés de Boko Haram". Ces images ont ensuite été instrumentalisées, poursuit-il, "pour nuire à des Nigériens vivant paisiblement en Côte d'Ivoire". 

 

Seidik Abba indique à l'AFP que le panneau en anglais ainsi que les uniformes des militaires qu'on aperçoit dans la vidéo lui ont également fait penser qu'elle avait été plutôt tournée au Nigeria qu'au Niger. "Les voix [qu'on entend dans la vidéo] correspondent au hausa parlé au Nigeria", ajoute-t-il, précisant en être lui-même locuteur. Cette langue est également présente dans plusieurs autres pays d'Afrique de l'Ouest, notamment au Niger, au Cameroun ou au Togo. Pour le journaliste, "les voix off [venant des personnes hors champ] en hausa désignent [des membres du groupe jihadiste nigérian] Boko Haram". 

Interrogée par l'AFP au sujet des paroles prononcées par les protagonistes de la vidéo, Grace Daramola, originaire de Jos - là où se trouve le quartier général de l'Operation Safe Heaven -, précise que selon elle, les échanges en hausa ne mentionnent pas explicitement le groupe nigérian. Elle souligne en tout cas que les personnes qui parlent dans la vidéo en hausa ont un accent nigérian reconnaissable.

Enfin, Alertes 100, une organisation appartenant au ministère de l'Intérieur et de la Sécurité ivoirien, a démenti la rumeur autour de cette vidéo virale sur Facebook, assurant qu'elle ne concernait "nullement des Ivoiriens victimes d'exactions".

Incidents dans plusieurs villes ivoiriennes

Des incidents ont eu lieu dans plusieurs quartiers populaires de la capitale économique ivoirienne : Anyama, Abobo, Yopougon, Adjamé, mais aussi à Angré. La veille, cette même vidéo avait suscité des agitations à Daloa, dans l’ouest du pays. Le bilan provisoire de ces violences fait état "d’un mort et plusieurs blessées graves" a indiqué le procureur d’Abidjan Richard Adou, dans un communiqué le 20 au soir. Il a rajouté que des commerces ont été pillés et incendiés lors de ces événements. Une vingtaine de personnes ont été interpellées et une enquête a été ouverte pour retrouver les personnes à l’origine des violences et de la propagation du faux message accompagnant la vidéo tournée au Nigeria. 

Dans une allocution à la télévision publique, le 20 mai, le ministre ivoirien de la Sécurité Vagondo Diomandé a quant à lui promis d’être "intransigeant avec les fauteurs de troubles qui mettent à mal la cohésion sociale".

Du côté nigérien, le ministre des Affaires étrangères Hassoumi Massoudou, dans une vidéo publiée sur les sites officiels de la présidence, a déploré des "événements malheureux en Côte d'Ivoire" et a exprimé sa "compassion vis-à-vis des compatriotes victimes d'un malentendu".

Edit du 22/05/2021: ajoute possible confusion liée au tweet du 18 mars 2021, qui évoque "l'Etat de Niger" ("Niger State") et non "l'Etat du Niger"
Marion Lefèvre