Cette vidéo d’un homme noir passé à tabac par des Asiatiques a été filmée en Malaisie en 2016

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Une vidéo virale d’un homme noir battu à coups de barres de fer par plusieurs hommes asiatiques prétend montrer le traitement réservé aux Africains en Chine, où ces derniers sont actuellement accusés de transporter le coronavirus. Il s’agit en réalité d’une vidéo d’une agression tournée en Malaisie en 2016. 

Les trente secondes d’images de cette vidéo virale sont violentes. A terre, acculé contre un mur strié de rayures jaunes, un homme noir tente de se protéger, en criant, des coups de barre de fer qui pleuvent sur lui, assénés par plusieurs hommes asiatiques vêtus de noir. 

Sur l’image est incrustée en vert l’inscription "China against Black’s" ( "la Chine contre les noirs") avec six emoticônes en pleurs.

(Capture d'écran Facebook datée du 24 avril)

Cette vidéo de 29 secondes intitulée “Regardez comment nos frères sont traités en Chine” a été partagée plus de 4.000 fois sur Facebook depuis sa publication le 16 avril.

Elle a circulé sur Twitter, où elle a également été partagée des milliers de fois

Ces publications sont venues alimenter l’indignation actuelle sur les réseaux sociaux africains concernant la condition des Noirs en Chine.

Depuis deux semaines, des ressortissants de pays africains dénoncent des actes de racisme dont ils sont victimes, notamment à Canton, où ils sont accusés de répandre le coronavirus.

((Capture de l’outil de mesure Crowdtangle le 23 avril 2020))

Un étudiant zambien battu à mort en 2018 ? 

Une recherche avec l’outil Invid-WeVerify* mène à plusieurs liens relayant un article publié le 25 septembre 2018 sur MTO News, qui se présente comme "le site afro-américain d’informations le plus visité".

Il évoque la mort d’un "étudiant zambien assassiné pour une relation amoureuse avec une Chinoise".

"La victime Chrispine Mwale, 25 ans, étudiant en génie civil en Chine, a été battu à mort lundi après avoir été retrouvé dans l'appartement d'une femme", affirme l’article, en précisant que l’homme a été frappé avec "des barres de fer et des pierres" par un "groupe de voyous chinois". 

((Capture d’écran MTO News le 23 avril 2020))

En poursuivant les recherches sur Google avec les mots “Zambian beaten China 2018” apparaît un article du 28 septembre 2018 contestant cette version des faits.

Selon ce site indonésien de vérification, il s’agirait plutôt d’une agression en Malaisie en 2016. 

Il renvoie vers un autre article publié le 3 août 2016 par le site malais worldofbuzz.com (attention, images pouvant choquer) et titré: "Un voleur avec un parang battu jusqu’au sang après une tentative de vol à Sarawak".

Sarawak est un état de Malaisie situé sur l'île de Bornéo, dans l'ouest du pays. Le parang est un type de machette.

L’article dit se baser sur une publication Facebook postée le 1er août 2016 sur un compte nommé "JB Report".

Sur ce post figurent trois courtes vidéos: une de 40 secondes montrant le tabassage sous le même angle que la vidéo que nous vérifions, mais avec une image de meilleure qualité ; une autre de l'agression vue depuis un côté ; et une troisième filmant en gros plan la tête ensanglantée de la victime.

L’article évoque une tentative de vol par trois hommes dans un magasin à Kuching, la capitale de l’état de Sarawak.

"Il semble que leur tentative de vol a échoué et deux d'entre eux ont fui les lieux, laissant un de leurs complices derrière. (...)  Décidant de se faire justice eux-mêmes, les propriétaires du magasin en colère ont frappé le voleur avec des tuyaux en métal", écrit l’auteure de l’article.

((Capture d’écran du site World of buzz le 23 avril 2020))

Un homme accusé de vol en Malaisie en 2016

Sur cette vidéo, les agresseurs parlent un mélange de malais et d’un dialecte local, selon Ching Yee Choo, fact checkeuse de l’AFP en Indonésie et Malaisie. Elle distingue notamment les mots "vol", "triche" et une phrase en malais: "Tu es doué pour voler hein ? Est-ce que tu es doué pour voler ?".

Ce tabassage avait été évoqué dans un article du journal local The Borneo Post, publié le 2 août 2016 et illustré avec une capture d’écran de la même vidéo, mais donnant une version des faits différente. 

Selon l’article qui cite la police locale, l’homme âgé de 44 ans se trouvait avec son amie dans un établissement de jeux de Kuching quand cinq hommes se sont précipités à l’intérieur et l’ont amené dehors "avant de l'attaquer avec des objets tranchants"

"Les cinq suspects ont accusé l’homme d’avoir volé cet endroit", a déclaré le chef de la police criminelle de Sarawak, cité dans l‘article.

La victime se trouvait alors à l’hôpital dans un état stable. 

Selon le journal, l’homme s’est également fait dérober son téléphone et de l’argent liquide et sa voiture, une Honda Accor, a été endommagée par les agresseurs. 

On retrouve sur une page Facebook intitulée "Sarawak Viral" évoquant l’agression des photos d’une voiture, une Honda Accor marron, portières ouvertes, vitres et phare brisés, capot ouvert, batterie retirée.

Sur une des photos, on remarque qu'elle est garée devant un établissement décoré des mêmes rayures jaunes que celles visibles sur la vidéo que nous vérifions.

(Capture d'écran Facebook datée du 24 avril )

Cette vidéo d’une agression violente d’un Africain n’a donc pas été tournée en Chine et n’a rien à voir avec les actes de discrimination que subissent actuellement des Africains résidant dans le pays.

Discriminations en Chine, indignation sur les réseaux sociaux 

Depuis mi-avril, plusieurs ressortissants africains affirment avoir été expulsés de leurs logements et s’être vus refusés l’accès à des hôtels dans la ville de Canton.

Ces actes de discrimination se sont déroulés après que cinq Nigérians testés positifs au Covid-19 se sont échappés de leur quarantaine.

Le 11 avril, l'Union africaine a exprimé son "extrême préoccupation" face à cette situation et appelé Pékin à "des mesures rectificatives immédiates". Le lendemain, le gouvernement chinois a promis "d'améliorer" le traitement des habitants africains de cette ville de 15 millions d'habitants.

Les autorités de certains pays africains, comme le Nigeria et le Tchad, ont également convoqué les ambassadeurs de Chine présents dans leur pays.

Sur les réseaux sociaux, de nombreuses publications s’indignent de ces actes de racisme et certaines diffusent des vidéos affirmant montrer des attaques menées contre les Noirs.

Mais plusieurs d’entre elles se sont avérées trompeuses, comme l’ont montré deux récentes vérifications de l‘AFP sur une bagarre de rue, filmée en réalité à New York, et sur une agression d’un homme noir en Chine datant de 2015.

*Outil développé notamment par l'AFP et permettant, entre autres, d'effectuer des recherches 
inversées à partir de vidéos.
 
Sadia Mandjo