Cette photo montre des victimes de Boko Haram en 2014 au Nigeria, pas des civils tués dimanche dans une frappe aérienne au Mali

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

Une photo largement relayée sur Facebook et Twitter prétend montrer les victimes d'une frappe aérienne survenue dimanche au Mali, au cœur d’une polémique mettant en cause l’armée française. En réalité, cette image montre des victimes de Boko Haram, au Nigeria, en 2014. Et si un raid aérien de l'armée française a bel et bien eu lieu dans le centre du Mali le 3 janvier, le flou demeure sur ses circonstances, le nombre de victimes et leur identité. A ce stade, aucune photo des événements n’a par ailleurs été rendue publique. 

Sur la photo, une dizaine de corps enveloppés de linceuls sont étendus dans une cour en terre battue, protégés du soleil par plusieurs rangées d’arbres. Assis sur le sol à leurs côtés, des groupes de personnes semblent les veiller.

Selon les internautes qui la partagent, cette image montre les victimes d’une frappe aérienne survenue dimanche à Bounti, dans le centre du Mali, région devenue l'un des principaux foyers de violence au Sahel.

Sur Facebook et sur Twitter, la photo a cumulé plusieurs centaines de partages en moins de 24 heures (1, 2, 3, 4, 5, 6). Le Soir de Bamako, un quotidien malien, a lui affiché l'image en Une pour dénoncer une "bavure militaire". 

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 6 janvier 2021
Une du quotidien malien, "Le Soir du Bamako", du mercredi 6 janvier 2021

 

De nombreux commentaires d’internautes accompagnent ces publications, dans un contexte d’incertitude sur le nombre et l’identité des victimes, mais aussi sur le déroulé exact des événements survenus le 3 janvier.

 

Tabital Pulakuu, une association pour la promotion de la culture de l'ethnie peule, a fait état la première d'une "frappe aérienne (ayant) coûté la vie à une vingtaine de personnes civiles au moins". Des témoignages de villageois recueillis par l'AFP ont accrédité ce récit: selon eux, une frappe d'hélicoptère menée en plein jour aurait semé la panique parmi la foule, rassemblée à l’occasion d’un mariage.

Mardi, l'armée française a fini par rompre son silence en assurant que ses avions de chasse avaient éliminé des jihadistes. "Il ne peut y avoir de doute et d'ambiguïté: il n'y avait pas de mariage", a assuré un responsable militaire. Selon l’Etat major français, le comportement des individus, leur équipement et le recoupement du renseignement excluent autre chose qu'un rassemblement jihadiste.

L'armée française est "la seule à avoir effectué des tirs dans la zone où il y a eu des victimes civiles à Bounti. L'armée malienne n'a pas opéré des frappes", a dit à l'AFP un responsable militaire malien, mais sous couvert d'anonymat.

Impossible cependant d'exclure la concomitance de deux évènements, tant les versions divergent. L'armée française parle de cibles jihadistes et d'avions, les villageois de victimes civiles et d'hélicoptères. L'hypothèse d'évènements quasiment simultanés s'est renforcée mercredi quand Médecins Sans Frontières, qui travaille dans la zone, a rapporté avoir pris en charge "huit blessés graves suite à des bombardements" dimanche sur deux localités distinctes: Bounti et Kikara. Kikara se trouve à une quinzaine de kilomètres de Bounti.

Autre élément troublant: "les patients (présentaient) des blessures par balles et des lésions dues à des explosions". Or les blessures par balles ne sont compatibles avec la frappe d'un avion de chasse, mais le sont avec des tirs depuis un hélicoptère ou au sol.

Une attaque de Boko Haram en 2014

Quel que soit le déroulé de l’attaque, l’image abondamment relayée sur les réseaux sociaux n’a rien à voir avec Bounti ou Kikara: elle montre en effet les corps de civils tués par Boko Haram lors d’un massacre ayant fait 39 morts en février 2014 dans un village du nord-est du Nigeria. 

Une recherche d'images inversée sur le moteur de recherches Google permet de retrouver cette photo sur le site du quotidien français Le Monde. Elle a été prise par l'AFP et montre "les cadavres des victimes d'une attaque de Boko Haram dans le village de Konduga”, dans le nord-est du Nigeria, précise le journal. 

Capture d'écran du site du Monde, réalisée le 6 janvier 2021

Cette image a bel et bien été publiée par l’AFP, le 12 février 2014. "39 personnes ont été tuées et plus de 70% du village a été rasé jusqu'aux fondations", avait alors déclaré à la presse le gouverneur de l'Etat de Borno, Kashim Shettima, en accusant le groupe Boko Haram d’être responsable de cette attaque.

Des gens sont assis aux côtés de corps, étendus pour être enterrés, dans le village de Konduga (nord-est du Nigeria), le 12 février 2014, après une attaque du groupe islamiste Boko Haram qui a coûté la vie à 39 personnes. (AFP / STR)

Tourmente sécuritaire au Mali 

Les faits survenus à Bounti sont une nouvelle manifestation de l'âpreté du théâtre sahélien. Samedi, cent civils ont été tués dans deux villages de l'ouest du Niger, dans l'attaque jihadiste considérée comme la plus meurtrière contre des non-belligérants au Sahel. La France vient de perdre de son côté cinq soldats, tués au Mali par des engins explosifs improvisés, dont trois à Hombori, à une centaine de km à l'est de Bounti et Kikara.

Les opérations conjointes entre l'armée française, présente depuis 2013 au Sahel où elle déploie 5.100 soldats, et les armées nationales de la région sont courantes.

La région de Mopti, où se trouve Bounti, à quelque 600 kilomètres de Bamako, est l'un des principaux foyers des violences parties du nord en 2012.

Depuis que les groupes armés - notamment celui de l'imam radical peul Amadou Koufa affilié à Al-Qaïda - y ont pris pied en 2015, le centre est le théâtre d'exactions de toutes sortes: attaques contre le peu qu'il reste de l'Etat, massacres, représailles et actes crapuleux.

Marion Lefèvre