Attention, cette photo du Premier ministre ivoirien Hamed Bakayoko arrêté par Interpol est un montage

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Une publication partagée plusieurs centaines de fois sur Facebook depuis le 1er mars prétend montrer le Premier ministre ivoirien Hamed Bakayoko interpellé dans une affaire de "narcotrafic" par des agents d’Interpol. Il s’agit en réalité d’un montage, réalisé à partir d’une photo de l’arrestation du baron de la drogue mexicain El Chapo Guzman en 2014. Hamed Bakayoko se trouve actuellement en France pour des raisons de santé et Interpol ne procède jamais à des interpellations, qui relèvent de la compétence des polices nationales.

Le premier ministre ivoirien Hamed Bakayoko tenu de force par deux hommes en tenue militaire, gilet pare-balles, casque sur la tête et visages masqués par des cagoules. Sous cette photo apparaît un bandeau rouge et jaune, telle une “alerte info” de chaîne de télévision: "Narcotrafic. Le barron des fumoirs appréhendé par interpol". 

"L’affaire devient grave. On dirait que Alassane Ouattara veut anéantir son poulain Hambak", assure l’auteur de cette publication. Selon lui, l’arrestation d'"Hambak", surnom donné au chef du gouvernement ivoirien, ferait suite à une saisie "de drogue", qui aurait été retrouvée chez son "beau" (beau-frère, ndlr) .

L’union entre "ADO" (surnom d'Alassane Ouattara, ndlr) et "Hambak", "c’est fini!", conclut l’auteur de ce message partagé plus de 400 fois depuis le 1er mars sur une page Facebook nommée FPI-TV, abréviation du Front populaire ivoirien - un parti d’opposition fondé par l’ancien président Laurent Gbagbo et son épouse Simone Gbagbo.

Capture d’écran Facebook, réalisée le 02 mars 2021

Photomontage  

Une recherche d’image inversée avec Google permet de s’apercevoir que l’image est un photomontage, réalisé à partir d’une photo de l’arrestation du baron de la drogue mexicain Joaquin Guzman, dit "El Chapo", le 22 février 2014. Cette image a été reprise par de nombreux journaux ces dernières années, dans des articles consacrés au narcotrafiquant (1, 2, 3).

Ce cliché omniprésent sur internet a été pris à Mexico City par un journaliste de l’AFP, Alfredo Estrella, lorsque Joaquin Guzman a été présenté à la presse par les autorités mexicaines. "Le chef du cartel de la drogue de Sinaloa et narcotrafiquant le plus recherché par les États-Unis et le Mexique a été arrêté par la marine mexicaine", écrivait à l’époque l’AFP dans cette dépêche.

Dans la publication devenue virale, cette image a cependant été retouchée: la tête de Joaquin Guzman a été grossièrement remplacée par celle d’Hamed Bakayoko, et l’inscription "Marina" visible sur les gilets pare-balles des militaires mexicains a été supprimée. 

Capture d’écran de la publication Facebook, réalisée le 03 mars 2021
Photo prise par l’AFP le 22 février 2014, à Mexico City. Indices visuels ajoutés le 03 mars 2020 (AFP / Ronaldo Schemidt)

 

Interpol pas habilité à procéder à des arrestations

Au-delà de ce photomontage, l’affirmation selon laquelle Hamed Bakayoko aurait été "appréhendé par Interpol" est mensongère.

Interpol, dont le siège est basé à Lyon, dans le sud-est de la France, a pour mission d’aider les polices du monde à collaborer, en mettant à disposition de ses 194 pays membres des bases de données sur les infractions et sur les criminels, et en leur apportant un "appui technique et opérationnel".

Mais il n’est "pas habilité à arrêter des personnes", a précisé à l‘AFP un porte-parole de l’organisation. "Ces activités relèvent toujours des autorités nationales", a ajouté ce porte-parole, en précisant ne pas pouvoir "commenter des cas spécifiques, sauf avec l’autorisation du pays membre concerné".

Bakayoko hospitalisé en France

Cette fausse information survient alors que le Premier ministre Hamed Bakayoko, 55 ans, ne se trouve plus en Côte d’Ivoire: il a été évacué le 18 février vers la France par "avion spécial", à cause d’importants problèmes de santé, selon une source proche de son entourage interrogée par l’AFP.

Le Premier ministre a succédé en juillet 2020 à Amadou Gon Coulibaly, décédé le 8 juillet 2020 des suites d’un arrêt cardio-respiratoire quelques jours après son retour d'une longue hospitalisation en France. Il est considéré comme un pilier du régime d’Alassane Ouattara.

Le nom de cet ancien ministre de la Défense était apparu dans une enquête sur le trafic de drogue publiée par le magazine international Vice en juin 2020. Dans cson enquête, Vice décrivait "Hambak" comme un "pion central dans le trafic de cocaïne" en Côte d’Ivoire, disant s'appuyer sur des confidences de membres des services de renseignement.

Hamed Bakayoko avait fermement contesté ces accusations. Il avait annoncer une plainte contre le magazine, en dénonçant des "insinuations extrêmement graves et diffamatoires".

Le photomontage survient par ailleurs deux jours après la découverte d’une tonne de cocaïne en provenance d’Amérique latine à Abidjan, capitale économique ivoirienne. Un évènement qui rappelle que la Côte d’Ivoire tend à devenir un point de passage important pour l’acheminement de la drogue latino-américaine vers l’Europe.

Aucune information ne permet cependant d’étayer l’affirmation qui accompagne le photomontage, selon laquelle de la drogue aurait été retrouvée chez le beau-frère d’Hamed Bakayoko.

Rumeurs à quelques jours des élections législatives

Depuis son évacuation en France, plusieurs rumeurs ont circulé sur les raisons de l’absence d’"Hambak" en Côte d'Ivoire, en pleine campagne pour les élections législatives. Sur les réseaux sociaux, des internautes ont ainsi évoqué une rivalité entre le chef du gouvernement et l’entourage d’Alassane Ouattara, qui chercherait selon eux à l'écarter .

A trois jours du scrutin, prévu le 6 mars, l’absence du Premier ministre se fait en tout état de cause ressentir au sein de son parti, le Rassemblement des Houphouetistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Hamed Bakayoko est officiellement candidat à Séguéla, dans le nord-est du pays. 

Hamed Bakayoko à Abidjan le 22 août 2020, Issouf Sanogo/AFP (AFP / Issouf Sanogo)

Les élections législatives interviennent quatre mois après une présidentielle contestée, dont la campagne a été marquée par des violences. L'opposition, qui avait boycotté la présidentielle en appelant à la "désobéissance civile", a cette fois décidé de participer au scrutin, en espérant modifier l'équilibre politique au sein de l'Assemblée nationale, actuellement dominée par le parti au pouvoir.

Pour la première fois depuis dix ans, la branche du Front populaire ivoirien (FPI) de l'ancien président Laurent Gbagbo présentera des candidats, sous la bannière d'une coalition de partis appelée Ensemble pour la démocratie et la souveraineté (EDS).