(AFP / Martin Bureau)

85% d'opinions "très positives et positives de la police" ? Plus compliqué que cela selon les auteurs de l'étude citée par Castaner

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Alors que les manifestations contre les violences policières continuent en France et dans le monde, Christophe Castaner a déclaré au Sénat que "85,3 %" des personnes interrogées lors d'une enquête avaient une "opinion très positive et positive de la police et de la gendarmerie". 

Ces résultats sont bien issus d'une enquête, dont les paramètres sont contestés par certains, mais ses auteurs, qui assument leur méthodologie, expliquent eux-mêmes que les résultats sont plus complexes que la seule présentation hors contexte de ce pourcentage. Par ailleurs d'autres consultations, y compris sur le site du ministère, montrent des taux de satisfactions inférieurs dans l'action des forces de l'ordre.

Voici la déclaration du ministre, diffusée par Public Sénat : 

"Récemment l'Université du Mont-Blanc a travaillé sur le rapport entre les citoyens et la police. 48 134 personnes ont été interrogées dans ce cadre-là, et 85,3% de ces 48 134 personnes interrogées ont une opinion très positive et positive de la police nationale et de la gendarmerie", a-t-il déclaré le 3 juin. 

Le ministre de l'Intérieur fait ici référence à l'enquête EQP19, à laquelle le centre de recherche de l'école nationale de police a participé, en collaboration avec des chercheurs de l' université Savoie Mont-Blanc (USMB), et téléchargeable ici

Il se trompe d'ailleurs sur le nombre de réponses : 48 134 personnes se sont inscrites pour y participer mais 12 822 parmi elles ont effectivement répondu aux questions au final, selon le compte-rendu de l'enquête. 

Quoi qu'il en soit cette enquête, réalisée de mai à novembre 2019, posait effectivement aux personnes interrogées une série de questions, parmi lesquelles celle de "l'image" globale qu'elles avaient des forces de sécurité intérieure (FSI). A cela, environ 85% (84,9%) des personnes interrogées ont répondu "positive" ou "très positive".

"Cet indicateur spontané avait pour objectif de mesurer un éventuel écart avec d’autres indicateurs plus précis, comme la qualité de l’accueil, le pertinence de la réponse apportée, le délai d’attente, (etc...)", expliquent Olivier Chavanon et Stéphane Daubignard, chercheurs à l'USMB en charge de l'enquête, contactés par l'AFP.

"L'idée n'est pas de dire que 85 % des gens sont satisfaits de l'action de la police", poursuit Stéphane Daubignard. 

"Arithmétiquement, cela donne bien 84,9% d’image globale positive mais ​il serait aussi parfaitement exact de dire que 15.1% des enquêtés ont une image peu ou pas du tout positive des forces de sécurité intérieure (et) cette étude n’a pas prétention à recueillir l’opinion des citoyens français au sens d’un sondage effectué sur la base d’un échantillon représentatif, mais bien l’avis des personnes souhaitant livrer leur sentiment quant à la qualité des services de police, ce qui est tout à fait différent sur un plan méthodologique", soulignent les chercheurs.

C'est l'un des reproches faits par certains à cette enquête. Les participants ont soit été approchés par des membres des forces de l'ordre (actifs ou à la retraite) pour leur proposer de participer, soit répondu à une campagne d'affichage, et devaient dans tous les cas déposer leur fiche d'inscription dans un commissariat. 

Renaud Epstein, sociologue et chercheur à Sciences Po, a notamment qualifié l'enquête de "biaisée", notamment pour ces raisons, et estimant que les personnes qui ont répondu n'étaient sans doute "pas celles et ceux qui étaient les plus critiques vis-à-vis des forces de l'ordre".

"Ce choix de démarche proactive de policiers ou gendarmes vers le public présentait plusieurs avantages : il conduisait mécaniquement les membres des FSI à aller vers la population ce qui correspond à un objectif majeur de la PSQ (Police de sécurité du quotidien, NDLR), il permettait, comme avec l’affiche, de pouvoir recueillir l’opinion de personnes autres que les plaignants ou victimes qui se présentent dans les services", défendent les scientifiques de l'USMB.

"Ce n'est pas quantifiable mais tout à fait possible qu'il y ait eu un ressenti positif pour des gens qui se sont dit 'ah ben tiens les policiers au moins ils se remettent en question", reconnaît d'ailleurs Stéphane Daubignard qui insiste sur le fait que ce ne sont pas les policiers qui ont posé les questions, mais qu'elles étaient envoyées par l'USMB en ligne ou sous-traitées à un prestataire par téléphone.

"Il ne s’agit pas d’un travail hagiographique (...) on distingue par exemple très bien le décrochage particulier dans les quartiers de reconquête républicaine (à la fois dénomination et dispositif du ministère de l'Intérieur pour des quartiers réputés difficiles, NDLR) pour les 18-24 ans et les plus de 65 ans", affirment encore les auteurs. 

Capture d'écran du Rapport d’enquête EQP 19

"Si la méthode peut être critiquée, il ne faut pas le lire comme une enquête d’opinion classique, il s’agit ici de développer et d’internaliser une culture de l’évaluation qui implique les personnels des forces de sécurité intérieure eux-mêmes", défendent encore les scientifiques de l'USMB. "Il s’agit d’une recherche dans la durée permettant, si nous y parvenons, de suivre dans la durée les opinions exprimées dans tel ou tel secteur géographique, par telle ou telle catégorie de la population". 

Pour en revenir aux "85%" d'opinions positives sur l'image des forces de l'ordre, il est aussi bon de noter que les auteurs de l'enquête y ont accolé dans leur compte-rendu une assez criante "note globale Forces de sécurité intérieure" de 7 sur 10. Ils ont pour cela pondéré les différentes catégories de réponses, de "très positive" (10/10)  à "pas du tout positive" (0/10). 

Capture d'écran du compte rendu de l'enquête EQP 19

Des résultats différents selon les enquêtes

Sur le site même du ministère de l'Intérieur, il existe par exemple une autre étude annuelle, "Cadre de vie et sécurité", et selon laquelle "en 2019, 61 % des personnes habitant en France métropolitaine et âgées de 14 ans et plus jugent très satisfaisante ou satisfaisante l'action des forces de police et de gendarmerie, 31 % peu ou pas du tout satisfaisante, et 8 % n'ont pas d'opinion". Des "niveaux de satisfaction stables par rapport à 2018", toujours selon l'enquête.  

Capture d'écran de l'enquête CVS 2019

En 2017, le Défenseur des droits publiait une enquête (sur 5000 personnes, et réalisée par Ipsos), selon laquelle "82,2% des personnes interrogées déclarent faire tout à fait ou plutôt confiance à la police", mais que "cette confiance apparaît entamée par des contrôles d’identité fréquents"

Capture d'écran du rapport "Relations police/population : le cas des contrôles d’identité", prise le 10/06/2020

Par ailleurs, différents sondages ont également donné des résultats très différents, même s'il est compliqué de comparer simplement les consultations entre elles, car les paramètres et les questions varient beaucoup.

Selon un sondage de l'Ifop sur 1500 personnes en janvier dernier par exemple : à la question "que vous inspire spontanément la police ?", 43% des sondés choisissaient la réponse  "de la confiance" (17% "de la sympathie", 20% "de l'inquiétude", 10% "de l'hostilité").

Autre exemple, selon un sondage réalisé par Harris Interactive auprès de 1000 personnes pour le département de Seine-Saint-Denis, et publié le 10 juin 2020, 81% des sondés "pensent qu'en Seine-Saint-Denis des personnes sont discriminées par la police et la justice". "Un avis partagé par près de neuf jeunes sur dix", selon l'étude.

En France, l'exécutif cherche à éteindre la colère exprimée ces derniers jours dans plusieurs rassemblements en mémoire de George Floyd, un homme noir de 46 ans mort par asphyxie sous les genoux d'un policier aux Etats-Unis, mais aussi pour dénoncer des violences policières dans l'Hexagone. Le décès en 2016 d'Adama Traoré, un homme noir de 24 ans, lors d'une arrestation, est également érigé par les manifestants comme un symbole des violences policières.

Christophe Castaner a annoncé des contrôles renforcés et une interdiction de la méthode d'interpellation dite "de l'étranglement". Des mesures jugées cosmétiques ou insuffisantes par une partie de l'opposition. Mercredi 10 juin Emmanuel Macron a fustigé en conseil des ministres "le racisme et la discrimination", mais également défendu les forces de l'ordre "dont l'écrasante majorité ne saurait être salie", selon des propos rapportés par la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye. 

Edit du 10/06: corrige légende de l'une des captures d'écran 
Sami Acef