Une moto brûlée dans une rue de M’Batto le 12 novembre 2020, après des affrontements intercommunautaires consécutifs à l’élection présidentielle (Issouf SANOGO / AFP)

Troubles post-électoraux à M’Batto: de nombreuses sources démentent les bilans alarmistes diffusés sur les réseaux sociaux ivoiriens

Copyright AFP 2017-2020. Droits de reproduction réservés.

Après les violents troubles post-électoraux du 9 novembre dans la petite ville ivoirienne de M'Batto, les réseaux sociaux et la messagerie WhatsApp ont été inondés de sanglants bilans faisant état d’au moins une trentaine de morts, et allant même jusqu’à évoquer un "génocide" contre l’ethnie agni commis par des "barbares” de la communauté dioula. Une équipe de l’AFP s’est rendue sur place et a recueilli les témoignages des différents protagonistes. Toutes ces sources s’accordent sur un bilan de six morts.

Bilans et communiqués de gendarmerie fictifs, vidéos et photos détournées... M'Batto, petite ville de Côte d'Ivoire située à 110 kilomètres à vol d'oiseau de la capitale économique Abidjan, est depuis plusieurs jours l'objet d'infox sur les réseaux sociaux et de rumeurs qui ont fait monter la tension dans le pays, secoué par des violences post-électorales.

La réélection du président Alassane Ouattara pour un troisième mandat controversé, lors du scrutin du 31 octobre qui avait été boycotté par l'opposition, a été validée par le Conseil constitutionnel le 9 novembre.

Des violences ont alors éclaté dans le Centre-Est, notamment à Daoukro, fief de l'opposant et ancien président Henri Konan Bédié (6 morts) et Elibou (3 morts), alourdissant le bilan des violences électorales à près de 80 morts.

A M'Batto, une manifestation de l'opposition a dégénéré en affrontements intercommunautaires entre Agni (ethnie locale réputée pro-opposition) et Dioula (ethnie du Nord réputée pro-Ouattara).

"Ca a commencé par des bagarres locales et ça s'est généralisé à toute la ville", explique Marcel Kamenan, boucher.

Une rue de M’Batto le 12 novembre 2020, après des affrontements intercommunautaires consécutifs à l’élection présidentielle (Issouf SANAGO / AFP)

La Toile s'est enflammée rapidement avec des fausses informations sur M'Batto, ville enclavée où pourtant le réseau téléphonique passe mal.

Sur les réseaux sociaux, on parle de "dizaines" de morts, d'un "génocide chez les Agni" commis par des "barbares dioulas".

Apparaissent aussi une liste de 34 noms de personnes prétendument tuées (1, 2, 3, 4, 5, 6...) et un faux rapport de gendarmerie faisant état "38 décédés et 12 disparus" (1, 2).

Capture d’écran d’une publication Facebook, réalisée le 13 novembre 2020
Capture d’écran d’une publication Facebook, réalisée le 13 novembre 2020

 

"Tous ces fakes, ça ne vient pas de M'Batto”

Pendant 48 heures, M'Batto occupe les conversations à Abidjan. Sur les réseaux sociaux, les visuels clamant “Je suis M’batto” fleurissent.

Capture d’écran Facebook, réalisée le 13 novembre 2020
Capture d’écran Instagram, réalisée le 13 novembre 2020

 

Des hommes politiques, certains de bonne foi, d'autres habitués à diffuser des informations mensongères, s'alarment et demandent à la presse de faire écho de ces atrocités.

"Tout ça, c'est faux et archi-faux. C'est du fake news. Il n'y a même pas 30 casiers à la morgue. Il n'y pas eu 30 morts et il n'y a pas de disparus", affirme à l'AFP le directeur de l'hôpital de M'Batto, Jean-Serge Kouassi Kouassi, dénonçant une désinformation délibérée: "Visiblement des gens voulaient que ça s'embrase".

"Le bilan est de six morts. Cinq morts de violences et un mort indirect, une personne décédée d'une hernie étranglée qui n'a pu se rendre à l'hôpital", poursuit-il, faisant état de "39 blessés, dont 7 graves".

Au niveau du décompte ethnique: "Deux Agni et un Togolais assimilé Agni, et trois Dioula dont deux Burkinabè", dit-il.

Nanan Beda Kadio II, chef de tribu Sahoua de Mbatto, confirme le bilan: "Chez les Agni, il y a trois morts". Côté dioula, Abdoulaye Konaté, enseignant, confirme aussi un bilan de 3 morts. 

Aucun des nombreux habitants interviewés ne parle d'un bilan plus lourd.

Des hommes blessés attendent des soins à l’hôpital de M’Batto, le 12 novembre 2020 (Issouf SANOGO / AFP)

"Tous ces fakes, ça ne vient pas de M'Batto. La plupart ont été fabriqués à Abidjan ou à l'extérieur. Probablement des 'soroistes' (partisans de l'ex-chef rebelle Guillaume Soro, ndlr) et certains gens de l'opposition qui veulent que les troubles se généralisent. Ils espéraient sans doute susciter des représailles ailleurs", estime une source sécuritaire à Abidjan.

Les rumeurs continuent

Des publications relayant une vidéo et des photos macabres d’un corps décapité à la machette et une personne donnant un coup de pied dans la tête de la victime ont été partagées des milliers de fois sur Facebook.

Selon de nombreux internautes, ces images proviendraient de M'Batto. 

Mais à M'Batto, personne n'a vu ce corps décapité. Il semble que la vidéo provienne en fait de Daoukro, où les autorités ont effectivement fait part d'une telle tragédie. 

Toutefois, des faits choquants à M'Batto se sont produits : une des six victimes, Basile Ramdé, né en 1976, Burkinabè, a été tué d'un coup de fusil qui lui a partiellement déplacé la tête. Des individus ont ensuite vainement tenté de faire brûler son corps.

L'armée et la gendarmerie sont désormais omniprésentes, sillonnant cette ville de 50.000 habitants pour empêcher tout nouvel affrontement. Presque toutes les boutiques sont fermées. Plusieurs maisons et commerces ont été brûlés ou vandalisés.

Des soldats ivoiriens inspectent les débris de magasins brûlés dans une rue de M'Batto, le 12 novembre 2020. ( Issouf SANOGO / AFP)

Les rumeurs courent toujours. "On n'arrête pas de se déployer dans les villages aux alentours pour des rumeurs. On nous appelle et nous dit 'Il y a des affrontements ici, des morts là'. On se déplace et à chaque fois : rien", explique le commandant de gendarmerie Elvis Boli Zate. 

Pour Abdoulaye Konaté, ces rumeurs ont contribué à déclencher les violences: "On a entendu dire qu'il y avait des 'microbes' (milices pro-pouvoir, ndlr) qui étaient arrivés ici", raconte-t-il: "C'est faux mais ça a apeuré l'autre camp et ils ont appelé des renforts des villages. On se regardait en chiens de faïence. Ca a aggravé la situation".