Non, le secrétaire général de l'ONU n'a pas exprimé son “admiration” pour Laurent Gbagbo après son acquittement par la CPI

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Un “homme de paix” dont “l’Afrique” toute entière “a besoin”: depuis l’acquittement de l’ex-président de Côte d’Ivoire Laurent Gbagbo par la Cour pénale internationale, des propos attribués au Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres circulent sur les réseaux sociaux, dans lesquels le diplomate portugais semble se réjouir de la décision de la CPI. Il s’agit en réalité d’une infox. Contacté par l’AFP, le porte-parole d’Antonio Guterres a assuré que le patron de l'ONU n'avait jamais tenu de tels propos. Et contrairement à ce qu’affirment plusieurs de ces publications, il n’existe aucune trace de ces déclarations sur sa “page officielle”.

Le Secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres ravi de l’acquittement de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo? C’est ce que prétendent des publications massivement partagées sur les réseaux sociaux en Côte d’Ivoire depuis la décision de la Cour Pénale Internationale (CPI), qui a confirmé le 31 mars sa décision de première instance envers l’ex-chef d’Etat africain.

Laurent Gbagbo, 75 ans, était jugé pour “crimes contre l’humanité” en raison de son rôle présumé dans les violences post-électorales de 2010 et 2011, nées de son refus de reconnaître la victoire à la présidentielle de son rival Alassane Ouattara. Ces violences, qui ont fait 3.000 morts, avaient poussé la CPI à engager fin 2011 une procédure judiciaire contre l’ancien président ivoirien.

Près de 10 ans après l’ouverture du dossier, la justice internationale a finalement confirmé mercredi le verdict de première instance, en reconnaissant Laurent Gbagbo définitivement “non coupable” des crimes qui lui étaient reprochés. Cette décision, saluée par les partisans de l’ex-chef d’Etat, a ouvert la voie à son retour en Côte d’Ivoire.

Quel sera son rôle politique dans le pays? Dans ce contexte inédit, des publications ont prétendu relayer quelques heures après la décision de la CPI des propos du Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, dans lesquels le diplomate portugais exprime sa “grande admiration” pour l’ancien président ivoirien et semble se réjouir de son acquittement.

On a fini par découvrir en lui un homme de paix”, affirme Antonio Guterres dans ces publications. “Son pays a besoin de lui, toute l’Afrique a besoin de lui”, insiste-t-il.

Capture d'écran d'une publication virale sur Facebook, réalisée le 2 avril 2021

Ces propos ont été relayés par plusieurs médias en ligne, dont new-africa.org et ci.opera.news, qui précisent qu’Antonio Guterres s’est exprimé “sur sa page officielle”, “quelques heures seulement” après la décision de la CPI.

Ils sont rapidement devenus viraux sur les réseaux sociaux, cumulant près de 1.000 partages sur Facebook (1, 2, 3, 4, 5…) - notamment sur la page FPI TV, tenue par des partisans du parti politique fondé par Laurent et Simone Gbagbo.

Antonio Guterres n’a pas tenu de tels propos

Pourtant, le Secrétaire général de l’ONU n’a jamais tenu de tels propos - dont la teneur est peu crédible au regard des usages diplomatiques.

En parcourant la “page officielle” d’Antonio Guterres sur Facebook, l’AFP n’a retrouvé aucune déclaration publique relative à Laurent Gbagbo et à son acquittement. Idem pour son compte twitter, qui ne porte nulle trace de telles déclarations. Idem encore pour le site officiel du patron de l’ONU.

Contacté par l’AFP, le bureau du Secrétaire général des Nations Unies a confirmé qu’Antonio Guterres n’avait jamais tenu les propos qui lui sont prêtés. Stéphane Dujarric, porte-parole du secrétariat général, rappelle que l’ONU ne commente jamais les décisions de la Cour pénale internationale.

Ce sont deux institutions différentes et indépendantes”, a-t-il souligné. “Le secrétariat général appelle tous les partis prenants  à s’appuyer sur les résultats positifs du dialogue initié par le gouvernement, pour favoriser la paix, la réconciliation nationale et la cohésion sociale dans le pays”, a-t-il cependant précisé.

L'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo lors d'une audience judiciaire devant la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, le 6 février 2020 6, 2020 (Jerry LAMPEN / ANP / AFP)

Laurent Gbagbo très attendu par ses partisans

L'acquittement définitif de Laurent Gbagbo, qui a dirigé la Côte d’Ivoire entre 2000 et 2011,  devrait accélérer son retour à Abidjan après dix ans d'absence, maintes fois annoncé et repoussé. L’ancien chef d’Etat, jugé aux côtés de son ancien ministre de la Jeunesse Charles Blé Goudé - reconnu lui aussi non coupable de “crimes contre l’Humanité” - est désormais attendu avec impatience par ses partisans.

Depuis son acquittement en première instance, en 2019, M. Gbagbo vit en Belgique. Il avait annoncé en décembre son désir de rentrer en Côte d'Ivoire. Puisque la procédure devant la CPI est désormais finie, "rien ne l'empêche de rentrer en Côte d'Ivoire", a déclaré à l'AFP l’avocat de l’ex-président, Emmanuel Altit.

Ce retour, selon certains observateurs, pourrait contribuer à l'apaisement constaté lors des législatives du 6 mars auxquelles son parti, le Front populaire ivoirien (FPI), a décidé de participer pour la première fois depuis dix ans. "La décision d'aujourd'hui va dans le sens d'une véritable réconciliation", a ajouté dans un communiqué la défense de M. Gbagbo.

Scène de liesse chez les partisans de Laurent Gbagbo après la confirmation de son acquittement, le 31 mars 2021 à Abidjan (SIA KAMBOU / AFP)

Le retour de M. Gbagbo en Côte d’Ivoire pourrait cependant susciter des crispations: les adversaires de Laurent Gbagbo estiment toujours qu'il a précipité son pays dans le chaos en refusant sa défaite à la présidentielle de 2010.

Suite à son acquittement, Amnesty International a ainsi é évoqué une "nouvelle déception" pour les victimes. Celles-ci "n'ont toujours pas obtenu justice, pas plus que des réparations pour les préjudices subis", a regretté Michèle Eken, chercheuse sur l'Afrique de l'Ouest au sein de l'ONG, dans un communiqué.

L'ancien président (2000-2010), arrêté en avril 2011 à Abidjan et transféré à La Haye en septembre de la même année, encourt toujours par ailleurs en Côte d'Ivoire une condamnation à 20 ans de prison pour le "braquage" de la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest (BCEAO) lors de la crise de 2010-2011.

Cette condamnation n'a pas été levée et, théoriquement, Laurent Gbagbo pourrait être arrêté à son retour, ce qui irait à l'encontre de la volonté de "réconciliation nationale" affichée par le régime de M. Ouattara et ne manquerait pas de provoquer des manifestations potentiellement violentes.