Non, le ministre des Affaires étrangères russe n'a pas affirmé que la France avait "fourni des armes aux djihadistes de l'Afrique de l'Ouest"

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Selon un texte partagé plus de 4.000 fois depuis le 4 janvier sur Facebook, le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov a affirmé dans un entretien à Paris Match que la France avait "bel et bien fourni des armes aux djihadistes de l'Afrique de l'Ouest". Or si le chef de la diplomatie russe a bien critiqué la livraison d'armes françaises aux opposants du dictateur libyen Mouammar Kadhafi en 2011, récupérées en partie par des mouvements djihadistes ouest-africains, la citation virale épinglant la France ne figure pas dans l'interview.

Des propos attribués à Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe, sont massivement relayés depuis le 4 janvier sur les réseaux sociaux ouest-africains: le chef de la diplomatie moscovite aurait assuré au magazine français Paris Match en octobre 2018 que "la France a bel et bien fourni des armes aux djihadistes d'Afrique de l'Ouest". 

Le long texte partagé plus de 4.000 fois sur Facebook (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12…) évoque l'intervention militaire française en Libye et accuse  l'Hexagone d'avoir livré du matériel militaire utilisé par les mouvements jihadistes au Sahel contre les armées nationales et les populations civiles. 

Capture d'écran d'une publication, réalisée le 8 janvier 2021

Toutes les publications que l'AFP a recensées font référence à un article du média malien Bamada.net publié le 7 novembre 2018, qui cite l'interview accordée à l'hebdomadaire français.

Citation inventée

Si Sergueï Lavrov s'est bien entretenu avec un journaliste de Paris Match en octobre 2018 sur des sujets de politique étrangère, et notamment sur l'engagement militaire de la France en Libye et au Sahel, la phrase mise en exergue par les publications virales ne figure cependant nulle part dans l'entretien.

Capture d'écran d'un article de Paris Match, réalisée le 8 janvier 2021

L'entretien accordé par M. Lavrov intervenait dans un contexte de tensions entre Paris et Moscou sur la question libyenne.

En février 2011, la France avait pris, avec la Grande-Bretagne et un soutien américain, la tête d'une mobilisation internationale contre le colonel Mouammar Kadhafi, déchu du pouvoir et tué. Une action que Moscou avait décidé de ne pas soutenir.

A l'époque, "malgré l’embargo, les militaires français” ont fourni "des armes aux opposants à Kadhafi", rappelle Serguei Lavrov dans l'entretien à Paris Match, en estimant que cette opération avait entraîné "une catastrophe humanitaire, des flux de migrants en Europe et le déferlement sur l’Afrique noire de terroristes, pour certains équipés d’armes françaises". 

Parmi ces armes, certaines ont été retrouvées au Sahel aux mains de groupes armés. Sergueï Lavrov raconte s’en être inquiété auprès de son homologue français de l'époque, Laurent Fabius, lors de l'insurrection de groupes djihadistes et indépendantistes au Mali en 2012.

"Selon Bamako, des djihadistes partis du nord du Mali se rapprochaient des positions du contingent français," rappelle M. Lavrov dans Paris Match. "La France entendait les stopper avec l’aval du Conseil de sécurité, et j’y étais favorable", poursuit le diplomate russe, qui précise avoir dit au ministre français : "'Il faut que tu comprennes que vous allez affronter les mêmes personnes que vous avez armées en Libye.'

Vide sécuritaire et trafics d'armes

Si les attaques jihadistes qui secouent le Sahel depuis plusieurs années s’appuient sur des causes endogènes, la crise en Libye a favorisé leur essor, en créant un vide sécuritaire propice à la circulation de milliers d'armes, munitions et explosifs. Selon des spécialistes, ces armes ont contribué d'une façon décisive à la montée en puissance des groupes jihadistes au Mali, au Niger et au Burkina Faso ces dernières années.

Le 30 août 2011, l'AFP avait ainsi appris que des Touareg maliens, rentrés dans leur pays après avoir combattu aux côtés de Mouammar Kadhafi, étaient en possession d'armes parachutées aux rebelles libyens. 

"Des armes larguées à l'époque aux rebelles du CNT (Conseil national de transition, organe politique pour les insurgés libyens) par la France sont tombées entre les mains des combattants touareg, qui sont revenus dans le désert malien avec armes et bagages", avait alors indiqué une source sécuritaire malienne sous couvert d'anonymat.

Un groupe de combattants touareg soutenant le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, le 22 juillet 2011, à Agadez, au Niger. (AFP / Boureima Hama)

Quelques semaines plus tôt, Paris avait reconnu avoir parachuté des armes aux rebelles libyens dans le Djebel Nefoussa (ouest de la Libye), évoquant des "armes légères" larguées à l'occasion d'opérations d'aides humanitaires aux populations sous la menace des troupes du dirigeant libyen, le colonel Kadhafi. Il s'agit d'"armement léger d'infanterie de type fusil", avait  expliqué le porte-parole de l'état-major français, le colonel Thierry Burkhard.

La Libye et le Sahel en crise

L'intervention militaire de la France et de ses alliés en Libye -- pays déchiré aujourd'hui encore entre deux autorités rivales, le Gouvernement d'union nationale dans l'Ouest et les forces du maréchal Khalifa Haftar dans l'Est -- était alors désapprouvée par les pays voisins de la Libye. Ces derniers s'en sont plaints encore récemment.

La France est présente au Sahel dans le cadre de l'opération Barkhane, qui déploie 5.100 militaires dans cette immense zone, confrontée à des violences jihadistes et une crise sécuritaire qui ont fait des milliers de morts civils et militaires ces dernières années. 

Après huit ans de présence militaire ininterrompue sur le terrain, la France, qui vient de perdre cinq soldats, se retrouve face à des choix difficiles, entre volonté de réduire la voilure et impératif de remporter des victoires décisives contre des jihadistes tenaces.

Un soldat nigérien monte la garde à la sortie de l'aéroport de Diffa, dans le sud-est du Niger à proximité de la frontière, le 23 décembre 2020. (AFP / Issouf Sanogo)

Samedi dernier, le Niger a subi la pire attaque jihadiste contre des civils dans la zone : 100 personnes sont mortes pendant des attaques éclairs à moto du groupe jihadiste nigérian Boko Haram et des nébuleuses sahéliennes affiliées à Al-Qaïda et à l'organisation Etat islamique. 

Pour Ousmane Diallo, d'Amnesty International, il s'agit d'un nouvel exemple illustrant que les populations civiles, "particulièrement vulnérables car prises dans la violence des groupes armés et la réponse des armées", sont les premières victimes d'un conflit qui ne cesse de prendre de l'ampleur dans la région depuis 2012.

Marion Lefèvre