Non, cette photo ne montre pas une "colonne" de véhicules du Front pour l'alternance et la concorde au Tchad (FACT)

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

Des publications partagées près de 500 fois sur les réseaux sociaux depuis le 30 avril relaient une photo censée montrer une "colonne du FACT" (Front pour l'alternance et la concorde au Tchad, ndlr) "très lourdement armée", venue de Libye pour prêter main forte aux rebelles présents dans l'ouest du Tchad, où ont lieu des affrontements avec l'armée depuis le 11 avril. Or cette image montre des véhicules d'une unité militaire soudanaise, et a déjà été publiée en 2020.

Des véhicules roulent en file indienne jusqu’à l’horizon à travers une étendue désertique. A leur bord, des militaires en combinaisons beiges. A l'arrière-plan, un massif montagneux dont on distingue à peine les contours. Selon les internautes qui la font circuler, cette photo montre "une colonne du FACT (Front pour l'alternance et la concorde au Tchad, ndlr) très lourdement armée" qui "vient en renfort de la Libye vers le Kanem". 

Les rebelles du FACT ont lancé une offensive  dans la région de Kanem (ouest) contre l'armée tchadienne le 11 avril, jour de l'élection présidentielle, au cours de laquelle le président Idriss Déby Itno a été réélu pour la sixième fois consécutive. Cette offensive a coûté la vie au chef d'Etat tchadien, tué le 20 avril alors qu'il avait rejoint l'armée tchadienne pour participer aux combats contre les rebelles.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée 4 mai 2021

Cette image a été partagée plus de 470 fois depuis le 30 avril sur Facebook (1, 2, 3, 4), suscitant de nombreux commentaires, tantôt inquiets, tantôt enthousiastes.

Groupe paramilitaire soudanais

Pourtant, cette image n'a rien à voir avec le conflit qui agite aujourd'hui l'ouest du Tchad. Une recherche d'images inversée sur le moteur de recherches Tineye permet de retrouver la photo sur un site gouvernemental des Forces de soutien rapide (RSF), un groupe paramilitaire soudanais.

Capture d'écran du site des Forces de soutien rapide soudanaises, réalisée le 4 mai 2021 

La photo n'est pas légendée ; cependant, un indice permet de confirmer qu'il s'agit bien de cette force spéciale. En regardant de plus près les véhicules, on remarque que la plaque d'immatriculation de plusieurs pick-up sont bien visibles (rectangles jaunes) : on y distingue l'acronyme "ق د س", ou "QDS", qui correspond en arabe à celui des Forces de soutien rapide (قوات الدعم السريع). 

Capture d'écran du site des Forces de soutien rapide soudanaises, réalisée le 4 mai 2021
Zooms au sein d'une capture d'écran du site des Forces de soutien rapide soudanaises, réalisée le 4 mai 2021

Des plaques identiques, avec les mêmes initiales, se retrouvent sur les véhicules de ce groupe paramilitaire pris en photos par l'AFP, comme on peut le voir dans l'image ci-dessous.

 

Des membres de l'unité paramilitaire soudanaise des Forces de soutien rapide se félicitent, tandis qu'ils encadrent des dizaines d'Africains qu'ils ont intercepté alors qu'ils tentaient de franchir illégalement la frontière libyenne devant des journalistes, dans une région désertique appelée Gouz Abudloaa, à une centaine de kilomètres au nord de Khartoum (Soudan), le 25 septembre 2019 (AFP / Ashraf Shazly)
Zoom d'une photo AFP, réalisé le 4 mai 2021

 

Si la photo n'est pas datée sur le site du gouvernement soudanais, elle apparaît dans plusieurs articles en anglais, en arabe et en amharique pour illustrer les tensions à la frontière entre le Soudan et l'Ethiopie (à l'est) mais aussi les tensions au Darfour (ouest), entre décembre 2020 et février 2021 (1, 2, 3, 4, 5…). L'AFP n'a pas été en mesure de la dater ni de la situer précisément. Néanmoins, il est certain que les véhicules pris en photo n'appartiennent pas au FACT, mais aux RSF.

 

Ce groupe paramilitaire, issu de la milice des "janjawids", est composé de nomades arabes et accusé d'avoir commis des atrocités durant la guerre du Darfour. Il a été créé en 2013 par le régime d'Omar el-Béchir, ex-président soudanais, destitué en 2019 au terme de quatre mois de contestation populaire. Les RSF sont notamment accusées par l'organisation non-gouvernementale Human Rights Watch d'avoir commis des crimes de guerre au Darfour en 2014 et 2015.

 

Riposte de l'armée tchadienne

Les publications virales que nous vérifions ont commencé à circuler le jour où l'armée tchadienne a affirmé avoir tué plusieurs centaines de rebelles en deux jours dans des combats dans l'ouest du Tchad. Toujours selon l'armée, six soldats tchadiens seraient décédés lors de ces affrontements. 

Le Tchad est aujourd'hui dirigé par une junte militaire, le Conseil militaire de transition (CMT), à la tête de laquelle se trouve le fils du défunt président, Mahamat Idriss Déby. Ce dernier a pris la suite de son père, Idriss Déby Itno, mort au combat fin avril dans l'ouest du pays, et a juré dès le lendemain de son arrivée au pouvoir d'anéantir le FACT. 

Mahamat Idriss Déby présente ses hommages pendant les funérailles nationales de son père, le défunt président tchadien Idriss Déby à N'Djamena, le 23 avril 2021 (AFP / Christophe Petit Tesson)

Le groupe rebelle compte entre 1.500 et 2.000 combattants lourdement armés, selon les experts. L'armée tchadienne affirme en avoir tué 300 dans des combats le 19 avril, et 246 autres ont été ramenés à N'Djamena pour y être jugés.

Le FACT est dirigé par Mahamat Mahadi Ali, ancien militant du Parti socialiste français installé dans l'Hexagone durant plus de 25 ans, comme de nombreux rebelles tchadiens, et qui est revenu créer une milice tchadienne en Libye en 2015. Ce Gorane, un sous-groupe de l'ethnie toubou, a été l'un des cadres du plus important mouvement rebelle des années 1990, le Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT).

Le 24 avril, le FACT s'était dit ouvert à un cessez-le-feu suite à une médiation lancée la veille entre les militaires et les rebelles par les présidents du Niger et de la Mauritanie, membres de l'organisation du G5 Sahel (Tchad, Mali, Mauritanie, Niger, Burkina Faso), tout en déclarant que son groupe armé s'était fait bombarder dans la matinée. 

Le lendemain, la junte militaire avait annoncé son refus de négocier avec les rebelles. "L'heure n'est ni à la médiation, ni à la négociation avec des hors-la-loi", avait déclaré à cette occasion le porte-parole du CMT, Azem Bermandoa Agouna.

Marion Lefèvre