Non, ce jet privé n’a pas été offert à la présidence de la Centrafrique par la Russie

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Des publications partagées près de 2.000 fois depuis le 30 avril sur les réseaux sociaux en Afrique francophone assurent, photo à l’appui, que la Russie vient d’offrir un jet privé à la présidence de la Centrafrique. C’est faux: l'image en question montre un Bombardier Challenger 604 livré par avion cargo à une société allemande qui avait racheté cet appareil victime d’un incident de vol en janvier 2017 pour ses pièces détachées. Contactée par l’AFP, la présidence centrafricaine a assuré qu’aucun jet n’avait été offert par Moscou à la Centrafrique.

Un avion cargo délivrant un jet privé sur le tarmac d’un aéroport, sous le regard d’agents en gilet jaune. Selon de nombreux internautes, cette photo impressionnante, très partagée sur les réseaux sociaux, aurait été prise en Centrafrique. Elle montrerait l’arrivée d’un jet “offert par la Russie à la présidence centrafricaine”.

Jamais” la France n’a fait cela “à aucun pays”, assurent les auteurs de ces publications, partagées près de 2.000 fois depuis le 30 avril sur Facebook (1, 23, 4, 5, 6...) et sur twitter (1, 2) en Afrique francophone. “Comment voulez-vous que nous detestions la Russie avec tout ça !!”, insistent les publications.

Capture d’écran d'une page Facebook réalisée le 03 mai 2021

Dans les commentaires, certains internautes applaudissent. "Merci encore à la Russie et bonne continuation, il faut que les autres pays comme le Mali le Niger le Burkina coopèrent avec la Russie pour avoir une paix et protéger la vie de leurs parents", écrit l’un d’eux. D’autres, à l’inverse, s’inquiètent des intérêts que cachent ce geste généreux.

Capture d’écran Facebook réalisée le 03 mai 2021
Capture d’écran Facebook réalisée le 03 mai 2021

 

La Russie mène une intense offensive diplomatique et financière depuis 2018 en Centrafrique, pays de 4,9 millions ravagé par une guerre civile qui a fait des milliers de morts en 2013 et 2014. Elle tend à y supplanter la France, ancienne puissance coloniale, dont les forces armées sont présentes dans le pays depuis l’indépendance en 1960.

Cette offensive diplomatique a-t-elle poussé Vladimir Poutine à offrir un jet privé à son homologue Faustin-Archange Touadera, comme le suggère la publication que nous vérifions? Contacté par l’AFP, le porte-parole de la présidence centrafricaine, Albert Yakole, a démenti cette information, qualifiée de “fausse”. 

Un avion victime d'un incident en 2017

La photo utilisée par les publications Facebook, de fait, n’a pas été prise ces derniers jours en Centrafrique. En outre, elle n’a aucun lien avec ce pays, ni même avec la Russie.

En faisant une recherche d’image inversée sur Google à partir de la photo, on retrouve plusieurs articles remontant à 2017. L’un d’eux a été publié le 21 décembre 2017 sur le site AIN Online, spécialisé dans l’information aéronautique: il s’intitule en anglais “Le Challenger 604 victime d’un incident de vol avec un Airbus 380 vendu en pièces détachées”. 

En dessous de la photo que nous vérifions, une légende indique qu’il s’agit du “Challenger 604, gravement endommagé après avoir traversé les turbulences de sillage d’un airbus A380 en début d’année”. L’appareil “a effectué son dernier vol vers de retour vers l’Allemagne, à l'intérieur d’un Antonov 124”, précise la légende.

Capture d’écran d’un article d'AINOnline, réalisée le 03 mai 2021

Dans cet article, on apprend que l’avion, fabriqué par le constructeur Bombardier, a été convoyé depuis “l’aéroport international de Mascate” (sultanat d’Oman), où il se trouvait depuis l’accident, jusqu’à “l’aéroport international de Nuremberg”. Il s’agissait de “son voyage final”, précise le site.

Nous retrouvons la même photo ainsi que des informations concordantes dans un article en article en français, publié le 30 décembre 2017 sur le site d’information spécialisé Aerobuzz.fr: “Le dernier voyage d’un Challenger 604”.

Dans cet article, le crédit photo est accordé à FAI Group, l’un des plus grands exploitants d’avions d’affaires en Allemagne: cette société basée à Nuremberg, qui exploite une trentaine d’appareils, dont six Challenger 604, a racheté l’avion accidenté afin d’en utiliser les “pièces détachées”, précise l’article. 

Capture d’écran du site Aerobuzz, réalisée le 03 mai 2021

L’AFP a retrouvé les mêmes informations sur un troisième site spécialisé, AvionPro, qui crédite lui aussi FAI Group. Selon ce site, les ingénieurs de FAI Group ont dû “démonter une partie des ailes et de la queue de l’appareil” pour lui permettre de rentrer à l’intérieur de l’Antonov 124, charger du transport.

L’Antonov 124, deuxième plus gros avion au monde après l’Airbus 380, est un avion cargo construit en Russie et en Ukraine. Dans le cas présent, l'appareil porte les couleurs de l'Ukraine et non de la Russie: en observant attentivement l’image, on remarque la présence sur le flanc droit de l’appareil du drapeau jaune et bleu, caractéristiques de ce pays. Ces couleurs sont également présentes sur le fuselage de l'avion.

Capture d’écran effectuée avec l'outil loupe du logiciel Invid-We Verify, réalisée le 03 mai 2021

Interrogé par l'AFP, FAI Group n’avait pas précisé le 4 mai en fin de matinée les circonstances dans lesquelles ce Challenger 604 a été acquis. L’accident dont cet appareil a été victime avant son acquisition a été relaté néanmoins par plusieurs sites spécialisés, dont celui de l'Aviation safety network (ASN), une association spécialisée dans les catastrophes aériennes.

Selon la base de données de l’ASN, le Challenger 604 dont il est question dans les publications Facebook a été victime d’un grave incident le 7 janvier 2017, alors qu’il transportait six passagers et trois membres d’équipage depuis les Maldives vers Abou Dabi, aux Emirats arabes unis.

Le pilote a en effet perdu le contrôle de l’appareil, exploité par la société allemande MHS aviation, après avoir frôlé un Airbus A 380. L’avion, pris dans le sillage du gros porteur, a fait plusieurs tours sur lui-même puis a chuté d’environ “2.600 mètres” avant que le pilote ne parvienne à en reprendre le contrôle et à atterrir en urgence à Mascate.

A l’issue de cet incident grave, le constructeur avait estimé que l’avion “ne pouvait pas être remis en état de naviguer”, sa structure ayant subi des dommages “irréparables”, rappelle l’ASN. Ce qui exclut le fait que l'appareil, aujourd’hui démonté, ait pu être offert à la présidence centrafricaine.