Des abeilles dans le rucher école de la Cour du Roi à Saint-Loup-Terrier, en juillet 2001 (ALAIN JULIEN / AFP)

Les abeilles cubaines plus productives que les françaises? Oui, mais l'absence de pesticides n'est pas la seule raison

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Les pesticides sont nocifs pour les abeilles, c'est vrai. Mais les raisons de la santé et de la productivité exceptionnelles des abeilles cubaines sont multiples, contrairement à ce qu'affirme cet article qui circule sur les réseaux sociaux.

"Il existe un endroit sur Terre où les abeilles sont à l’abri. Ce sanctuaire, c’est Cuba ! La raison en est simple. Cuba a tout simplement renoncé aux pesticides dans les années 1990", affirme un article partagé pour la première fois en septembre 2017. Il bénéficie d'une rare longévité grâce à sa grande popularité sur les réseaux sociaux, avec plus de 20 000 partages sur Facebook et plus de 100 000 interactions totales.

C'est la reprise, point par point, d'un autre article publié en janvier 2017. Celui-ci fait l'éloge de "Cuba, Un Pays SANS PESTICIDES, (où) les Abeilles Sont En PLEINE FORME", concluant que "ce qu’il faut retenir, c’est que l’arrêt de l’utilisation des pesticides permet aux abeilles de prospérer à nouveau" et invitant la France à suivre l'exemple cubain, peignant ainsi une image simpliste de la situation.

Il est vrai que Cuba fait figure d'exception dans le monde de l'apiculture. En 2016, Cuba a produit 9 120 tonnes de miel avec un rendement moyen de 51kg de miel par ruche, selon les déclarations du Centre d’investigations apicoles de Cuba. En France, la production de miel cette même année était inférieure à 9 000 tonnes, selon les chiffres de l'Union nationale de l'apiculture française (Unaf), malgré les 1,3 million de ruches sur le territoire, bien plus qu'à Cuba.

Les abeilles françaises, comme dans la plupart des pays, souffrent d'un phénomène de surmortalité. Chaque année, "la mortalité des colonies est de 30% en moyenne mais avec parfois des pertes de 50 à 80% dans certains secteurs", toujours selon l'Unaf, alors que Cuba échappe à ce phénomène, d'après les diverses sources contactées par l'AFP.

L'absence de néonicotinoïdes à Cuba

Au début des années 1990, comme le relève le premier article, Cuba doit se passer de pesticides dans l'agriculture après la chute de l'URSS, fournisseur de l'île en produits phytosanitaires. Cela lui a offert une protection aussi naturelle qu'inattendue contre les néonicotinoïdes, des pesticides qui se sont répandus durant les années 1990.

Plusieurs études ont en effet prouvé qu'ils sont néfastes pour les abeilles, notamment deux études parues en 2012 dans le magazine Science. La première affirme que ces pesticides mènent "à une diminution de 85% de la création de nouvelles reines", freinant l'expansion des ruches, la seconde qu'ils causent "une mortalité élevée (des abeilles) à cause d'effets néfastes sur leur capacités à naviguer, à un niveau qui pourrait causer la disparition d'une colonie".

La situation en France et dans l'Union européenne

Avant l'introduction des néonicotinoïdes dans l'agriculture, la France produisait environ 33 000 tonnes de miel par an, une quantité plus de trois fois supérieure à celle d'aujourd'hui selon l'Unaf, pour un nombre de ruches similaire.

Les néonicotinoïdes sont désormais en voie d'interdiction en France dans le cadre de la loi de reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, qui prévoit l'arrêt de leur usage en septembre 2018. L'UE a décidé, vendredi 27 avril 2018, d'interdire totalement trois néonicotinoïdes dans toutes les cultures de plein air, citant l'effet néfaste de ces pesticides sur les abeilles.

Le combat efficace contre un parasite

La surmortalité des abeilles françaises n'est pourtant pas uniquement dûe aux pesticides, mais aussi à un parasite,  le Varroa destructor, que les apiculteurs peinent à combattre alors qu'il est capable d'infecter et de décimer une ruche en un à deux ans.

Cuba, privé de médicaments efficaces contre le Varroa à cause de l'embargo auquel l'île est soumise et en l'absence de livraison de tels produits par l'Union soviétique, a dû trouver une méthode alternative pour sauver ses abeilles. "En 1996, Varroa a été diagnostiqué à Cuba et a fait des dégâts importants", rappelait en 2010 lors d'une conférence Adolfo Perez, directeur du Centre d’investigations apicoles de Cuba. "Après le premier impact, toutes les abeilles sauvages ont disparu pendant plus de deux ans, puis la population d'abeilles sauvages a commencé à se rétablir. Les apiculteurs ont reconstitué leurs colonies avec ces abeilles sauvages ayant survécu à Varroa".

En croisant les abeilles domestiques avec les abeilles sauvages naturellement résistantes au parasite, les apiculteurs de l'île ont effectivement procédé à une sélection génétique drastique, immunisant leurs colonies contre les menaces naturelles, d'après lui.

De 20%, le part de la population d'abeilles cubaines infectées est passée à 2% en dix ans (Adolfo Perez, Ciapi / AFP)

Ailleurs qu'à Cuba, l'accès aux médicaments a paradoxalement affaibli les élevages sur le long terme. "Les médicaments masquent et renforcent les effets négatifs du parasite, arrêtant temporairement la crise; mais les abeilles fragiles sont devenues viables et par conséquent ont répandu leurs gènes dans la population, donc les gènes résistants ont été perdus" dans ces pays, expliquait aussi Adolfo Perez dans un documentaire de France 2 sur le sujet. Aujourd'hui encore, les apiculteurs cubains mènent une sélection génétique annuelle pour s'assurer d'avoir les abeilles les plus résistantes.

A Cuba, un climat favorable

D'autres facteurs jouent encore dans la prospérité des abeilles de l'île, notamment le climat. Les abeilles hibernent si les températures deviennent trop basses, mais elles sont actives toute l'année dans les pays au climat chaud.

La température moyenne à Cuba, en hiver, est comprise entre 18 et 29°C, et le climat humide des Caraïbes permet aux colonies de trouver des fleurs à butiner toute l'année. Par contraste, la température moyenne pendant l'hiver en France est de 5,4°C, les abeilles hibernent donc au lieu de produire. En plus de favoriser une production annuelle plus importante pour chaque ruche, ces mois de travail supplémentaires permettent aux apiculteurs cubains de laisser les ruches produire leur propre nourriture, alors que les français doivent fournir des sirops de nourrissement durant l'hiver, dont certains peuvent affecter la santé des abeilles.

L'étude Epilobee, financée par la Commission européenne et menée par l'Anses, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail, montre que le déclin des abeilles est nettement plus important dans les pays du nord de l'Union européenne, Belgique et Grande-Bretagne en tête, qu'au sud de celle-ci. Il y a une forte corrélation entre des températures basses l'hiver et un taux élevé de mortalité des abeilles, indépendamment de l'utilisation de produits chimiques.

Taux de mortalité des abeilles en Europe durant l'hiver 2012-2013 (Anses / AFP)

En bref, si l'arrêt contraint de l'utilisation des pesticides a finalement été très bénéfique à l'apiculture cubaine, d'autres facteurs entrent en compte dans la production exceptionnelle de miel du pays. Une sélection génétique très efficace, couplée à un environnement particulièrement favorable et à de bonnes pratiques apicoles, ont donné à l'île les outils nécessaires pour échapper à la crise de l'apiculture que connaissent la plupart des pays.

Mais le secteur n'est pas pour autant définitivement protégé: le réchauffement des relations avec les Etats-Unis depuis 2014 pourrait entraîner la réintroduction de produits phytosanitaires dans l'île.

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Alexandre Grosbois