Le sango, seule langue officielle de Centrafrique ? C'est faux

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Une rumeur selon laquelle le sango, l'une des deux langues officielles de la Centrafrique avec le français, serait désormais la seule langue officielle du pays circule sur Facebook depuis le 31 mai. C'est faux: la Constitution centrafricaine stipule clairement que les deux langues ont le même statut, et aucune révision constitutionnelle n'est venue modifier ces dispositions. 

"Breaking news !" s'exclame un internaute, en annonçant que "désormais la langue locale "SANGO" remplace le français comme langue officielle" en République centrafricaine.

Ce message a été partagé près de 1.300 fois depuis le 31 mai sur Facebook (1, 2, 3, 4) et a suscité de multiples commentaires, souvent enthousiastes.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 16 juin 2021

Le sango et le français, langues officielles centrafricaines

Pourtant, cette rumeur n'est pas fondée. 

La Constitution centrafricaine stipule en effet dans son article 24 que la langue nationale du pays "est le sängö" et que "ses langues officielles sont le sängö et le français". Aucune des procédures de révision de ce texte, inscrites aux articles 151 et 152 et qui consistent soit en un vote à la majorité des trois quarts au Parlement, soit en un référendum national, n'a été récemment activée.

La dernière mouture de la Constitution, en vigueur depuis décembre 2015, avait été approuvée à 90 % des voix, avec un peu moins de 30 % des électeurs s'étant déplacés. Le vote avait été émaillé d'incidents violents orchestrés par les opposants au processus électoral. 

Le projet de nouvelle Constitution soumis à référendum prévoyait notamment la proclamation d'une sixième république, une limite du mandat présidentiel à deux exercices, la formation d'une Haute cour de justice et des dispositifs de lutte contre la corruption et de mise à l'écart des bandes armées. Aucune modification aux langues officielles n'y était mentionnée.

Capture d'écran de la Constitution centrafricaine, réalisée le 16 juin 2021

Le gouvernement centrafricain n'a par ailleurs fait aucune annonce, que ce soit sur son site ou sur ses réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Flickr). Ayant démissionné le 11 juin par la voix de son Premier ministre, Firmin Ngrebada, il n'a pas souhaité commenter pour l'AFP cette rumeur avant la formation d'un nouveau gouvernement.

Contactée, l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) n'a pas donné suite aux sollicitations de l'AFP.

"Le français a cessé d'être une langue étrangère"

Sollicité par l'AFP, le sociolinguiste Gervais N'zapali-Te-Komongo, directeur du  Laboratoire de Sociolinguistique et d'Enseignement Plurilingue à l'Université de Bangui et coordinateur général adjoint de la Commission sanga de l'ACALAN - Union Africaine, a expliqué que la Centrafrique, comme nombre d'autres pays, était caractérisée par son plurilinguisme. 

Selon ce spécialiste, le sango est parlé par "pratiquement tout le monde en Centrafrique", soit un peu moins de 5 millions de personnes - à l'exception peut-être des "coins reculés" du pays où "certaines personnes par des langues locales". Néanmoins, "le français a cessé d'être une langue étrangère depuis des années", a-t-il souligné, assurant que  "le français par adoption est une langue centrafricaine". 

Gervais N'Zapali-Te-Komongo montre cependant également dans son livre sur le sujet paru en 2020, Langues et Education en Centrafrique (EME Editions), que "le sango est [en réalité] une langue co-officielle", qui n'est "pas enseignée de manière formelle", ce que regrette le sociolinguiste. A sa connaissance, il n'existe pourtant pas de mouvement militant pour la reconnaissance du sango en tant qu'unique langue officielle. 

Au-delà de ce bilinguisme, le sociolinguiste a également tenu à signaler que l'enseignement du français "se porte très mal" dans le pays, et que pour favoriser l'apprentissage de cette langue comme du sango, "il faut commencer par l'enseignement des [autres] langues locales".

Un pays dans la tourmente

Le 11 juin, quelques heures après que l'AFP a sollicité le gouvernement centrafricain pour un commentaire, Henri Marie Dondra, haut cadre du parti présidentiel, le Mouvement Coeurs Unis (MCU), a été nommé nouveau Premier ministre. A date de publication de cet article, la composition du nouveau gouvernement est encore inconnue. 

Le nouveau Premier ministre centrafricain Henri Marie Dondra (D) aux côtés du précédent titulaire de cette fonction, Firmin Ngrebada (G), lors de la passation de pouvoir à Bangui, en Centrafrique, le 15 juin 2021. (AFP / Barbara Debout)

La Centrafrique, pays extrêmement pauvre et en guerre civile, est au coeur de tensions entre la Russie et la France, qui a gelé son aide budgétaire et sa coopération militaire avec son ancienne colonie, accusée d'être "complice" d’une campagne anti-française orchestrée par Moscou.

Paris s’inquiète de la très forte influence de la Russie depuis 2018 sur le régime du président Faustin Archange Touadéra, de l'omniprésence de centaines de paramilitaires venus de Moscou mais aussi de l'emprise de sociétés russes sur l'or et les diamants centrafricains.

Depuis janvier, Bangui s’enorgueillit d'avoir reconquis une grande partie des vastes territoires contrôlés par des groupes armés depuis le début de la guerre civile en 2013, grâce essentiellement aux paramilitaires russes. Certains sont présents depuis 2018 mais Moscou en a dépêché massivement fin décembre à la rescousse de M. Touadéra, menacé par une offensive rebelle. 

Présence et influence russe 

Moscou ne reconnaît aujourd'hui officiellement que la présence de 1.135 "instructeurs non armés" dûment déclarés à l'ONU, mais refuse de commenter celle de paramilitaires de sociétés russes de sécurité assurant notamment la garde rapprochée de M. Touadéra et la protection de gisements de minerais. Moscou dispose aussi de quatre généraux à Bangui et un Russe, Valery Zakharov, est l'omnipotent conseiller de M. Touadéra pour la Sécurité nationale. 

Le tout est accompagné d'une campagne médiatique aux relents anti-français et destinée "à mettre en scène le réengagement de la Russie en Afrique, un partenaire fiable, pragmatique et qui s’appuie sur une logique de non-réciprocité, à l'opposé d'une France qui imposerait des contreparties politiques à son assistance", analyse Maxime Audinet, chercheur à l'Institut de Recherches Stratégiques de l'Ecole Militaire (IRSEM) en France. 

En fait d'"instructeurs non-armés", des ONG, la France et l'ONU dénoncent plutôt des centaines d'hommes en armes du groupe privé de sécurité Wagner, piloté par l'homme d'affaires Evguéni Prigojine, proche de Vladimir Poutine. Une aide désintéressée pour lutter contre la rébellion ? Pas si sûr: depuis 2018, Bangui a accordé des permis miniers à des sociétés russes pour l'exploitation de l'or et du diamant.

L'heure semble toutefois à l'apaisement à Bangui depuis la mi-juin. Le nouveau Premier ministre, Henri Marie Dondra, a en effet un profil réputé plus franco-compatible. "Ngrebada était l'homme des Russes, le cerveau de la connexion" avec Moscou, explique à l'AFP Roland Marchal, du Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po Paris qui interprète son éviction comme un possible "premier pas dans le rétablissement de la confiance".

Marion Lefèvre