Cette photo ne montre pas "une marche contre la présence française au Niger"

Copyright AFP 2017-2022. Droits de reproduction réservés.

Depuis le 19 novembre 2021, de nombreuses publications sur Facebook prétendent montrer la photo d'une marche "contre la présence française" organisée au Niger. Ces allégations sont diffusées alors que des manifestations hostiles à la présence de la France s'intensifient au Sahel. Mais cette photo montre en réalité une marche pour protester contre l'assassinat d'un étudiant à Tahoua,  dans l'Ouest du Niger. 

La photo montre  en plan large une foule massée sous un ciel bleu traversé de quelques fils électriques. Ces personnes, vêtues de rouge et noir pour la plupart, visage fermé. "Marche contre la présence française au Niger à Tassouva", affirme l'auteur de la légende associée à cette image. Le même message est repris dans  de nombreux posts d'internautes d'Afrique de l'Ouest. (1, 2, 3, 4...). 

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 25 novembre 2021

Ces publications ont pullulé sur Facebook alors que Burkina Faso, frontalier au Niger, était le théâtre de manifestations hostiles à la France. 

Comme le rapporte cette dépêche de l'AFP du 19 novembre, un important convoi logistique de l'armée française en route pour le Mali via le Niger a été bloqué plusieurs jours au Burkina Faso, avec des manifestants qui se sont mobilisés par milliers contre son passage. Des heurts dans la ville burkinabé de Kaya ont fait plusieurs blessés.

Portant des écriteaux anti-Français - "Armée française dégage", "Libérez le Sahel" - et poings levés, les manifestants avaient entonné l'hymne national burkinabè face au convoi qui avait dû se retirer sur un terrain vague près de la ville. Il était finalement reparti jeudi 25 au soir, avait indiqué le lendemain, le 26, l'armée française à l'AFP. 

Les critiques à l'égard de la présence militaire française se multiplient au Niger, au Mali et au Burkina Faso. Des manifestants accusaient le convoi de transporter des armes pour les groupes jihadistes qui terrorisent depuis des années plusieurs pays du Sahel et sont combattus sur le terrain par l'armée française dans le cadre de l'opération Barkhane. 

Le 27 novembre, le convoi a d'ailleurs de nouveau été pris à partie samedi, à Téra, dans l'ouest du Niger, où des heurts ont fait trois morts et plusieurs blessés, comme expliqué dans cette dépêche AFP. 

"Le convoi de la Force française Barkhane sous escorte de la gendarmerie nationale en route pour le Mali, a été bloqué par des manifestants très violents à Téra, région de Tillabéri", avait affirmé le ministère nigérien de l'Intérieur dans un communiqué. 

Il ajoutait, sans préciser s'il faisait référence à la gendarmerie ou à la force Barkhane, que "dans sa tentative de se dégager elle a fait usage de la force".

Lundi 29, le président nigérien Mohamed Bazoum a changé de ministre de l'Intérieur,  selon un communiqué lu lundi à la radio publique qui ne précise pas les raisons de ce changement. 

Cette dépêche  AFP du 30 novembre fait le point sur "l'hostilité à l'engagement armé de la France au Sahel de plus en plus visible"

 

Des officiers de l'armée burkinabè patrouillent près d'un véhicule blindé français stationné à Kaya, capitale de la région du centre-nord du Burkina Faso, après que des personnes ont manifesté pour s'opposer au passage d'un grand convoi logistique de l'armée française en transit vers le Niger voisin, le 20 novembre 2021. ( AFP / OLYMPIA DE MAISMONT)

Mais les publications que nous vérifions sont fausses : l'image qui les accompagne a été détournée de son contexte. 

Grâce à une recherche d'image inversée sur Google Images, l'AFP a retrouvé la photo, avec une légende différente, dans un tweet publié le 18 novembre 2021 par un usager se présentant comme "journaliste"

"#Niger Manifestation des étudiants de Tahoua suite à l'assassinat d'un étudiant", écrit-il. "Les étudiants ont marché aujourd'hui pour réclamer justice pour leur camarade qui serait décédé suite à une agression. Selon plusieurs sources l'assassin serait aux mains de la police", poursuit la légende. Nous avons ensuite recherché la même information sur Facebook avec les termes "Manifestation des étudiants de Tahoua suite à l'assassinat d'un étudiant". 

Nous l'avons retrouvée dans une publication du 18 novembre 2021  d'un média nigérian en ligne, associée à deux images, dont celle que nous recherchons (photo du haut). Le nom de ce média, Nigerscoop, rappelle d'ailleurs le hashtag #Nigerscoop, utilisé dans le tweet mentionné précédemment. 

A la suite d'une demande adressée par l'AFP à "Nigerscoop", nous avons obtenu le contact de l'auteur de ces images : Abdoulaye Aoussouk Souley, journaliste  à la Radio et Télévision Tambara à  Tahoua, dans le sud-ouest du Niger. 

Localisation de la ville de Tahoua sur la carte de l'Afrique.

"C'est moi qui ai pris ces photos avec mon téléphone, le jour de la manifestation", a-t-il indiqué à l'AFP en confirmant au passage la légende utilisée par Nigerscoop. "Ici, c'était à la devanture du gouvernorat de Tahoua. Les étudiants étaient reçus par le secrétaire général de la région et le chef  de canton de Tahoua. C'est moi-même qui ai pris ces photos-là", a-t-il poursuivi.

Abdoulaye Aoussouk Souley a envoyé à l'AFP sa série de quatre clichés pris lors de ce même regroupement d'étudiants.

Le photographe explique aussi que l'uniforme à prédominance rouge et noire des manifestants est un mot d'ordre lancé par la base de l'Union des étudiants nigériens à l'université de Tahoua (UENUT). 

Cette dépêche du 18 novembre de l'Agence nigeriane de presse (ANP) relate l'événement.

L'AFP a  contacté le secrétaire général de l'organisation estudiantine, Issoufou Mohamed Amadou. Il confirme que la manifestation du 18 novembre 2021 était pour réclamer aux autorités locales que lumière soit faite sur "l'assassinat" de leur  camarade. "Un présumé coupable a été arrêté et est actuellement gardé à a la prison civile de Tahoua en attendant la procédure judiciaire", dit-il. Il renvoie sur la page Facebook de l'UENUT pour plus de détails.

Nous y retrouvons des photos et un reportage vidéo de leur manifestation. 

On y reconnaît des visibles sur la photo que nous vérifions : des arbres de part et d’autre de la trajectoire des manifestants (0’19"), des maisons à l'architecture semblable à celles sur la photo virale (0'39"), le jeune homme avec une écharpe jaune/vert autour du cou (0'43") ainsi qu'un autre, avec une écharpe blanche  (4'39").

Capture d'une séquence du reportage vidéo de la marche estudiantine, prise le 26 novembre 2021
Photo censée montrer une marche anti-France au Niger

 

 

Capture d'une séquence du reportage vidéo de la marche estudiantine, prise le 26 novembre 2021

 

 

Capture d'une séquence du reportage vidéo de la marche estudiantine, prise le 26 novembre 2021

 

 

Enfin, le correspondant de l'AFP au Niger n'a pas connaissance d'une manifestation contre la présence française dans le pays. 

Le Burkina en proie à de vives tensions

Après plusieurs attentats perpétrés en novembre par des groupes jihadistes, dont l'attaque d'un détachement de gendarmerie à Inata (nord) qui a fait 57 morts, des marches sont organisées dans le pays pour dénoncer "l'incapacité" des autorités à faire face à la violence terroriste ou réclamant la démission du président Roch Marc Christian Kaboré.

Le Burkina Faso est pris depuis 2015 dans une spirale de violences attribuées à des groupes armés jihadistes, affiliés à Al-Qaïda et à l'État islamique.

Les attaques qui visent civils et militaires sont de plus en plus fréquentes et en grande majorité concentrées dans le Nord et l'Est du pays. 

Parfois mêlées à des affrontements intercommunautaires, elles ont fait depuis six ans environ 2.000 morts et contraint 1,4 million de personnes à fuir leur foyer. 

30 novembre 2021 Mise à jour le 30/11/2021 avec le décès de trois personnes, visées par des tirs au Niger lors du passage du convoi militaire français lors de heurts le 27 novembre