( AFP / Nicolas ASFOURI)

Non, l'eau de coco ne peut pas être utilisée pour les transfusions sanguines

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

Des publications partagées près de 1.000 fois depuis novembre 2020, qui circulent de nouveau massivement depuis août, prétendent que "l'eau de coco peut être utilisée pour les transfusions sanguines" en raison de ses similarités avec le "plasma sanguin". Si l'eau de coco a pu être utilisée en urgence en perfusion pour traiter des situations cliniques graves, aucune étude ne prouve qu'elle puisse être un remplacement pérenne du plasma. Plusieurs spécialistes contactés par l'AFP alertent par ailleurs sur la dangerosité d'une telle expérience.

C'est "bon à savoir", affirment plusieurs internautes sur Facebook: "l'eau de coco peut être utilisée pour les transfusions sanguines", notamment en raison des similarités que ce liquide partagerait avec le plasma sanguin. 

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 10 septembre 2021

Ces publications ont été partagées plus de 1.000 fois depuis novembre 2020 (1, 2, 3), et circulent à nouveau depuis août (1, 2, 3).

Or les cinq médecins contactés par l'AFP sont catégoriques: ces publications virales sont trompeuses. L'eau de coco ne peut remplacer le plasma dans une transfusion sanguine classique. Si elle a été utilisée dans le passé en perfusion d'urgence dans des cas désespérés, aucune étude scientifique d'envergure ne prouve que son utilisation en perfusion est efficace et inoffensive.  

Transfusion ou perfusion? 

D'abord, les publications confondent transfusion et perfusion: "la transfusion est l'acte de perfusion des globules rouges (hématies)", souligne le chef du service d'hématologie clinique du Centre hospitalier universitaire (CHU) Saint-Pierre, à Bruxelles, Dr Manuel Cliquennois. Si on remplaçait dans ce transfert les globules rouges par de l'eau de coco, "il ne s'agirait pas d'une transfusion (car absence de globules rouges), mais d'une perfusion".

"En cas de situations cliniques graves (état de choc), il est nécessaire d'administrer de grandes quantité de solutions en perfusion intraveineuse, que nous appelons des solutés de remplissage", poursuit le médecin: "une transfusion de globules rouges ou de plasma (issus du don du sang) peut avoir cet effet "volume"". "On pourrait imaginer que l'eau de coco contienne à la fois des ions et des protéines et constituerait une solution de remplissage", ajoute le Dr Cliquennois, mais ce remplacement ne sera "certainement pas un équivalent d'une transfusion". 

L'hématologue certifie dans tous les cas ne jamais avoir entendu parler d'une telle pratique. Contacté par l'AFP, Thierry Lamy de la Chapelle, professeur d'hématologie au CHU de Rennes et vice-président de la Société Française d’Hématologie, abonde: un tel échange est "inimaginable", s'émeut-il, d'autant que les transfusions de plasma représentent "moins de 5% des transfusions sanguines", estime-t-il, et sont utilisées pour des "causes bien précises". 

Plasma sanguin et eau de coco, deux liquides radicalement différents

Inimaginable également car malgré ce que les publications virales prétendent, le plasma sanguin et l'eau de coco ne sont pas interchangeables. "Sa composition diffère largement du plasma humain (composition entre autres en sodium et potassium)", décrypte pour l'AFP la Dr Stéphanie Roullet, médecin anesthésiste-réanimateur au CHU de Bordeaux. "Une transfusion sanguine consiste à apporter des globules rouges et/ou des plaquettes et/ou du plasma avec les protéines de la coagulation", or "l'eau de coco est totalement dépourvue de ces éléments, et ne peut donc pas remplacer une transfusion", conclut-elle. Cette prétendue substitution est en effet une "fausse assertion", abonde Gustave Kouassi Koffi, professeur titulaire d'hématologie clinique au CHU de Yopougon (Côte d'Ivoire).

Ce que confirme à l'AFP la Dr. Pascale Richard, directrice médicale de l'Etablissement français du sang (EFS): on "prête souvent beaucoup de vertus" à l'eau de coco car il s'agit d'un liquide  "très hydratant", mais il ne contient en effet pas les protéines présentes dans le plasma sanguin qui justifient de ce type de transfusion. L'eau de coco est "dix fois moins concentrée" en protéines que le plasma, détaille la médecin.

Elle alerte également au sujet des potentiels dangers de ce genre d'expérience: l'eau de coco est très riche en potassium, ce qui peut se révéler dangereux "si on l'injecte en trop grande quantité", voire "mortel". Un point sur lequel tous les experts interrogés par l'AFP s'accordent.  "Il est en effet extrêmement dangereux d'administrer comme médicament un produit qui n'a pas fait l'objet d'études scientifiques sérieuses au sein de protocoles de recherche clinique", s'alarme Manuel Cliquennois, du CHU de Saint-Pierre, à Bruxelles (Belgique). "On peut également craindre un risque infectieux à injecter dans le sang un produit dont on ne peut assurer la stérilité", ajoute l'expert. Une telle injection pourrait se traduire par des "phénomènes inflammatoires", abonde Pascale Richard, de l'EFS. 

Une solution de derniers recours pour réhydrater en urgence?

Si elle ne peut pas remplacer le plasma sanguin et remplir les mêmes fonctions, l'eau de coco peut néanmoins "être utilisée en alternative à des solutés de réhydratation, en cas d'urgence si aucun autre soluté n'est disponible", dans des situations désespérées, concède Stéphanie Roullet, du CHU de Bordeaux. Cela a déjà été le cas dans l'Histoire, comme semble se souvenir  Gustave Kouassi Koffi, du CHU de Yopougon, qui explique sans davantage de précisions que l'idée de remplacer le plasma sanguin par de l'eau de coco "avait été évoquée par le passé mais non scientifiquement prouvée". 

Peu de sources scientifiques permettent de retracer l'utilisation d'une solution d'eau de coco pour une réhydratation d'urgence. Judith Sumner, professeure en botanique et autrice d'un livre intitulé Plants Go To War qui traite de l'utilisation des plantes lors de la Seconde guerre mondiale, confie cependant à l'AFP "qu'il ne s'agit pas d'une légende urbaine". 

Dans son ouvrage, elle raconte en effet que "dans des situations désespérées, les troupes britanniques à Ceylan (aujourd'hui appelée Sri Lanka) et les troupes japonaises à Sumatra ont utilisé des perfusions d'eau de coco en intraveineuse". Tout en soulignant que le liquide ne présente pas les caractéristiques idéales pour être perfusées, la botaniste note que l'eau de coco a pu être utilisée comme solution "de fortune" pour "éviter des situations d'état de choc parmi les blessés dans des conditions de guerre". C'est peut-être l'anecdote qui a conduit les internautes à  affirmer "que des chirurgiens avaient utilisé [l'eau de coco] en transfusion sanguine d'urgence, pour soigner les soldats blessés et isolés durant la deuxième guerre mondiale [sic]". 

De même, les publications prétendent que "des expériences similaires se sont renouvelées" après 1945. C'est vrai, bien qu'aucune de ces tentatives n'ait été réalisée à grande échelle ou n'ait ouvert la voie à une utilisation médicale routinière de cette solution, en raison des dangers précités.

Dans un article scientifique publié en 2000 dans l'American Journal of Emergency Medicine intitulé "L'utilisation de l'eau de coco en intraveineuse", Darilyn Campbell-Falck, Tamara Thomas, Troy M. Falck, Narco Tutuo et Kathleen Clem relatent en effet qu'en novembre 1999, un patient arrive à l'hôpital d'Atoifi, sur l'île de Malaita (Îles Salomon). Le côté gauche de son corps était paralysé depuis une journée, probablement en raison d'un arrêt cardiaque la veille. Au 36e jour d'hospitalisation, le patient "s'affaiblit, commence à trembler et à avoir des vertiges", vomit de manière répétée et a besoin d'être réhydraté par voie sous-cutanée. Problème: l'hôpital d'Atoifi est à court de solutés de réhydratation, leur réapprovisionnement n'est prévu que deux jours plus tard, et l'hôpital n'a pas les moyens financiers d'acheminer ces solutés depuis Honiara, capitale des îles.

"L'un des médecins en charge de ce patient avait entendu parler des succès de perfusions d'eau de coco dans d'autres parties des îles Salomon, et a alors décidé que leur seule alternative était d'en administrer", racontent les auteurs de l'article. Traité pendant environ deux jours avec 1.200 millilitres d'eau de coco par jour, le patient a "finalement réussi à avaler de nouveau et à contrôler ses sécrétions", notent les scientifiques. "Il n'a pas davantage eu besoin de perfusions visant à l'hydrater ou à le nourrir" et pu quitter l'hôpital à son 39e jour de prise en charge, le 30 décembre 1992. 

Capture d'écran d'une photo réalisée le 14 septembre 2021 et montrant un mécanisme de perfusion avec une noix de coco. Cette photographie est issue d'un article scientifique intitulé "The Intravenous Use of Coconut Water", publié dans l'American Journal of Emergency Medicine, en janvier 2000

Une expérience qui prouve, selon les auteurs de l'article, "l'utilisation réussie, à court terme," de l'eau de coco en remplacement d'un soluté d'hydratation traditionnel. Certes, ces derniers citent brièvement d'autres situations d'urgence dans lesquelles de l'eau de coco a pu être perfusée: pour des patients déshydratés lors des épidémies de choléra, lors de la guerre civile nigériane, ou pour traiter des enfants souffrant de maladies gastro-intestinales... Mais rappellent, en conclusion de leurs recherches, que si l'eau de coco peut être utilisée comme une alternative de fortune, elle ne semble pas "être une solution idéale à utiliser pour la réanimation dans le long terme". 

Marion Lefèvre