Non, cette photo ne montre pas le "chef des talibans" dans le palais présidentiel afghan

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Une photo du cofondateur des talibans, le mollah Abdul Ghani Baradar, entouré d'autres responsables du mouvement islamiste afghan, montre selon les internautes qui la partagent la prise du palais présidentiel du pays, le 15 août au soir. Cette image a été partagée plus de 250 fois en 24 heures tandis que le pays tombait aux mains des talibans, après l'effondrement des forces gouvernementales. Si les insurgés ont bien investi le palais présidentiel, cette photo date en réalité de mars 2021 et montre des responsables talibans à Moscou lors d'une conférence internationale.

Quatre hommes avancent côte-à-côte et font face à l'objectif. Chacun d'entre eux porte la barbe et un shalwar kameez - un ample vêtement traditionnel porté en Afghanistan et au Pakistan et composé d'une longue chemise sur un pantalon flottant - blanc ou kaki. On reconnaît, au centre de l'image, légèrement plus avancé que les autres, le mollah Abdul Ghani Baradar, cofondateur des talibans. Selon les internautes qui la partagent, cette photo montre son entrée, aux côtés d'autres responsables du mouvement islamiste, "dans le palais présidentiel afghan", parachevant ainsi la prise de contrôle du pays par les insurgés.

En dix jours, le mouvement islamiste radical, qui avait déclenché une offensive en mai à la faveur du début du retrait des 9.500 soldats étrangers présents dans le pays, a pris le contrôle de quasiment tout l'Afghanistan. Cette conquête éclair du pouvoir advient vingt ans après que les talibans en ont été chassés par une coalition menée par les États-Unis en raison de leur refus de livrer le chef d'Al-Qaïda, Oussama Ben Laden, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. Le 15 août, le président afghan Ashraf Ghani a fui le pays et les membres du mouvement islamiste se sont emparés du palais présidentiel.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 16 août 2021

Cette photo a été partagée plus de 250 fois en une journée, et des publications similaires ont également circulé en anglais et en espagnol.

Pourparlers de paix à Moscou

Pourtant, cette image n'a pas été prise lorsque les talibans ont investi le palais présidentiel à Kaboul le 15 août au soir: elle date en réalité de mars et montre une délégation talibane arrivant à Moscou pour participer à des pourparlers faisant partie des efforts se multipliant pour parvenir à la paix avant un retrait possible des troupes américaines du pays. Cette rencontre à Moscou entre émissaires de Kaboul et des talibans, en présence de représentants russe, chinois, pakistanais et américain, intervenait avant la date butoir du 1er mai, fixée par l'ancien président américain Donald Trump, à laquelle Washington devait retirer ses militaires d'Afghanistan.

Une recherche d'images inversée sur le moteur de recherches Google permet en effet de retrouver cette photo en tête d'un article du quotidien français La Croix au sujet de ce même sommet intitulé "À Moscou, pas incertain vers un départ américain d'Afghanistan". La légende du cliché indique qu'il a été pris par Alexander Zemlianichenko, photographe de l'agence américain AP, le 18 mars 2021, soit plusieurs mois avant l'arrivée des talibans au pouvoir. L'image montre "le cofondateur des talibans, le mollah Abdul Ghani Baradar (centre) arrivant aux côtés d'autres membres de la délégation talibane à Moscou, en Russie, pour une conférence sur la paix", comme l'indique l'agence sur son site.

Capture d'écran du site d'AP Pictures, réalisée le 17 août 2021

On la retrouve également dans la banque d'images de l'AFP (l'agence AP ayant travaillé dans le cadre d'un "pool" images lors de ce déplacement), avec une légende similaire.

Le mollah Abdul Ghani Baradar (centre), co-fondateur des talibans, arrive aux côtés d'autres membres composant la délégation talibane à Moscou, en Russie, pour participer à des pourparlers de paix au sujet du conflit en Afghanistan, le 18 mars 2021. ( POOL / Alexander Zemlianichenko)

Chaos à Kaboul

Le lundi 16 août, au lendemain de la prise de la capitale par les talibans, l'évacuation de diplomates, d'autres étrangers et d'Afghans ayant travaillé avec eux s'est organisée dans l'urgence. Une marée humaine s'est alors précipitée à l'aéroport de Kaboul, seule porte de sortie du pays, pour tenter d'échapper au nouveau régime.

Des scènes de totale anarchie ont circulé sur les réseaux sociaux : des centaines de personnes courant près d'un avion de transport militaire américain qui roule pour aller se mettre en position de décollage, d'autres tentant follement de s'accrocher à ses flancs ou à ses roues.

Réactions internationales

Depuis ces scènes de chaos, les réactions se sont multipliées à l'international: le Premier ministre britannique Boris Johnson et la chancelière allemande Angela Merkel ont respectivement qualifié la situation d'"échec de la communauté internationale" et de "plus grosse débâcle (...) de l'Otan depuis sa création". La Chine a en revanche été le premier pays à dire vouloir entretenir des "relations amicales" avec les talibans. La diplomatie russe a estimé que la situation se stabilisait, ces derniers y assurant "l'ordre public", tandis que la Turquie a salué les "messages positifs" envoyés par le mouvement islamiste radical.

Le Conseil de sécurité des Nations unies a lui appelé à la fin des violences et mis en garde les talibans contre toute volonté de faire du pays une base pour de futures attaques terroristes, des paroles également entendues dans la bouche du président français Emmanuel Macron. "L'Afghanistan ne doit pas redevenir le sanctuaire du terrorisme qu'il a été", a-t-il asséné, en annonçant une initiative avec les Européens pour conjurer tous "flux migratoires irréguliers importants".

Photo d'un écran montrant le président français Emmanuel Macron lors d'un discours sur la situation en Afghanistan depuis le fort de Brégançon, la résidence d'été présidentielle à Bormes-les-Mimosas, dans le sud-est de la France, le 16 août 2021. ( AFP / Christophe ARCHAMBAULT)

Cible de vives critiques après la chute de Kaboul, le président Joe Biden a lui défendu "fermement" sa décision de retirer les troupes américaines d'Afghanistan, en assurant que la mission de Washington n'avait jamais été de bâtir une nation démocratique dans ce pays mais "d'empêcher une attaque terroriste sur le sol américain".

Retour d'un régime taliban

Le 17 août, la vie reprenait lentement ses droits à Kaboul sous le nouveau régime taliban, même si les habitants, apeurés, restaient sur leurs gardes, pendant qu'à Washington le président Joe Biden défendait résolument le retrait des troupes américaines. Les magasins avaient rouvert dans la capitale afghane, le trafic automobile avait repris et les gens sortaient de nouveau dans les rues, où des policiers faisaient la circulation, les talibans eux tenant des postes de contrôle. Peu de femmes osaient toutefois se risquer dehors.

Mais des signes montraient aussi que la vie ne serait plus celle d'hier. Les hommes ont troqué leurs vêtements occidentaux pour le shalwar kameez et la télévision d’État diffusait désormais essentiellement des programmes islamiques.

Depuis qu'ils sont entrés à Kaboul dimanche, après une fulgurante offensive qui en à peine dix jours leur a permis de prendre le contrôle de quasiment tout le pays, et qu'ils ont investi le palais présidentiel, déserté par le président Ashraf Ghani, en fuite à l'étranger, les talibans ont multiplié les gestes d'apaisement à l'égard de la population. Ils ont notamment annoncé une "amnistie générale" pour tous les fonctionnaires d'État, appelant chacun à reprendre ses "habitudes de vie en pleine confiance".

Des combattants talibans à bord d'un pick-up, au milieu de marchés où affluent des Afghans, dans la zone de Kote Sangi, à Kaboul, le 17 août 2021. ( AFP / Hoshang Hashimi)

Mais pour nombre d'Afghans, la confiance sera dure à gagner. Du temps où ils étaient au pouvoir (1996-2001), les talibans avaient imposé une version ultra-rigoriste de la loi islamique. Les femmes ne pouvaient ni travailler ni étudier, et voleurs et meurtriers encouraient de terribles châtiments.

Le Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR) a en tout cas demandé le 17 août que soient interdits les renvois forcés de ressortissants afghans vers leur pays, y compris les demandeurs d'asile dont la demande a été rejetée. De son côté, le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme a demandé à la communauté internationale d'apporter tout son soutien aux Afghans qui se trouvent confrontés à un "risque imminent" dans leur pays, sous le nouveau régime taliban.

Traduction et adaptation :
Marion Lefèvre